‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 151 sur 269 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

rentra dans son château délabré avec ses trois filles. La nourrice vint ramener la plus jeune dans les bras de son |)Are. L'étranger quitta le dernier ces montagnes.

Il revint triste et mûri de vingt ans en quelques mois dans le presbytère de Bussières. 11 menait de plus en plus la \ie d*un chasseur avec mon père et les gentilshommes du pays. Seulement il s'absentait quelquefois plusieurs jours pour des courses lointaines dont on ne savait pas le but. Il disait, à son retour, que ses chiens l'avaient entraîné sur U^ traces des chevreuils, et qu'il avait été obligé de les sui- \rti pour les ramener. Rien ne paraissait changé non plus, disait on, au château de ♦**, dans l'autre province, si ce n'est que rbôte disparu n'y venait plus comme autrefois. On con* tinuait à y mener la même vie de chasse, de festins et d*hospitalité banale qu'on y avait menée pendant la Révo> lution.

Quant à la pauvre nourrice, elle habitait toujours la chaumière isolée dans la nîontagne. Elle élevait un orphelin avec ses propres enfants. Cet enfant avait du linge un peu plus fin que le linge de chanvre de ces montagnes. On lui voyait entre les mains des jouets qui paraissaient avoir été achetés à la ville. Quand on demandait à la pauvre femme pourquoi cette différence et à qui appartenait cet orphelin, «*lle répondait qu'elle l'avait trouvé un matin, sous le bois de hêtre, au bord de la source, en allant puiser l'eau du jour, pt qu'un colporteur de ces montagnes lui apportait de temps en temps du linge blanc et des jouets d'ivoire et de corail. Cette charité l'avait enrichie. J'ai connu cet orphelin. Enfant de la proscription, il en avait la tristesse dans l'âme et sur les traits.

Cinq ou six ans après, la dernière des filles du comte fut mariée â un vieillard, le plus doux, le plus indulgent des

pères pour la jeune fille. Elle ne consacra à ses jours a?ancés. 11 l'emmena pour toujoui*s dans une petite ville du Midi, qu'il habitait. Son jeune compagnon d'exil , qui avait hésité jusque-là entre le monde et l'Église, sentit finir tout à coup ses irrésolutions en apprenant le mariage de la jeune fille. Il ne vit plus rien dans la vie à regretter. 11 y renonça sans peine. 11 entra dans un séminaire sans regarder derrière lui. Puis il alla se renfermer quelque temps chez Tévéque de MÂcon, son ancien patron , sorti alors des cachots, et ach^ vaut sa vie pauvre et infirme dans la maison d'un de ^ fidèles serviteurs, à quelques pas de son ancien palais épiscopal. L'évéque lui donna les ordres sacrés. 11 revint exercer les modestes fonctions de vicaire à Bussières. H les avait continuées , comme je l'ai dit , jusqu'à la mort du vieux curé auquel il avait succédé.

Tel était le fond caché de la vie de cet homme que le hasard semblait avoir placé à côté de ma propre vie comme une consonnance triste et tendre au désenchantement précoce de ma jeunesse : un sourire amer et résigné sur un abîme de sensibilité souffrante, de souvenirs cuisants, de fautes chères, d'amour mal éteint et de larmes contenues. C'est la transparence de toutes ces choses dans son attitude, dans sa physionomie, dans son silence et dans son accent, qui m'attachait sans doute si naturellement à lui. Heureux et sage, je ne l'aurais pas tant aimé. 11 y a de la pitié dans nos amitiés. Le malheur est un attrait pour certaines âmes. Le ciment de nos cœurs est pétri de larmes, et presque toutes nos affections profondes commencent par un attendrissement !

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