LIVRE DOUZIEME
Ainsi se passa pour moi cet été de solitude et de séclierosse d'âme. La compression de ma vie morale dans celle aridité et dans cet isolement, l'intensité de ma pensée creusant sans cesse en moi le vide de mon existence , les palpitations de mon cœur brûlant sans aliment réel et se révoltant contre les dures privations d'air, de lumière et d'amour dont j'étais altéré, finirent par me mutiler, par me consumer jusque dans mon corps , et par me donner des langueurs, dos spasmes, des abattements, des dégoûts de vivre, des en>ies de mourir, que je pris pour des maladies du corps et qui n'étaient que la maladie de mon âme.
Le médecin de la famille, qui arrêtait quelquefois son che\al à ma porte en parcourant les villages, en fut alarmé. Il était bon, sensible, intelligent. Il s'appelait Pascal. Il m'aimait comme une plante qu'il avait soignée dans sa belle rufance. Il m'ordonna d'aller aux bains d'Aix en Savoie, bien que la saison des bains fût déjà passée et que le mois d'octobre eût donné aux vallées leurs premiers brouillards, et à l'air ses premiers frissons. Mais ce qu'il voulait pour moi de son ordonnance, c'était moins les bains que la diversion, la secousse morale, le déplacement! Hélas! il ne fut que trop inspiré et trop obéi!
J'empruntai vingt-cinq louis d'un vieil ami de mon père, pauvre et aimable vieillard nommé M. Blondcl, qui aimait la jeunesse parce qu'il avait lui-même la bonté, cette éternelle sève, cette inépuisable jeunesse du cœur. Je mis mon cheval en liberté avec les bœufs qu'on engraisse dans les pn*s de Saint-Point, et je partis. Je partis sans aucun de ces vagues empressements, de ces aspirations, de ces joies, que j'avais éprouvés en partant pour d'autres excursions, mais morne, silencieux, emportant avec moi ma solitude volontaire , et comme avec le pressentiment que je devais laisser quelque
chose de moi dans ce voyage, et qu'au retour je ne rapporterais pas mon cœur.
Voici des lignes que j'écrivais à cette époque, lignes retrouvées sur les marges d'un Tacite :
I (Écrite en route, sous un aibre, dans U vallée des Échelles, à Chambéry.}
I J'entre aujourd'hui dans ma vingt et unième année, et je
suis fatigué comme si j'en avais vécu cent. Je ne croyais pas que ce fût une chose si difficile que de vivre. Voyons! pourquoi est-ce si difficile? Un morceau de pain, une goutte d'eau de cette source, y suffisent. Mes organes sont sains, mes membres sont lestes. Je respire librement un air embaumé de vie végétale. J'ai ua ciel éblouissant sur ma tête ; une décoration naturelle, sublime; devant les yeux ; ce torrent tout écumant de la joie de courir, à ma gauche-, cette cascade toute glorieuse d'entraîner ses arcs-en-ciel dans sa chute: ces rochers qui trempent leurs mousses et leurs fleurs dans la salutaire humidité des eaux, comme ces bouquets qui ne se flétrissent pas dans le vase ; là-haut, ces chalets suspendus aux corniches de la montagne comme des nids d'hirondelles au rebord du toit céleste ; ces troupeaux qui paissent dans l'herbe grasse qui les noie jusqu'aux jarrets; ces bergers assis sur les caps avancés de la vallée qui regardent immobiles couler le torrent et le jour; ces paysans et ces jeunes filles qui passent sur la route en habits de fête et qui , aui sons de la cloche lointaine , pressent un peu le pas pour arriver à temps à la porte de là maison de prière ; tout cela n'est-il pas image de contentement et de vie? Ces physionomies ont-elles le pli pensif et la concentration de la mienne? Non. Elles répandent un jour sans ombre sur leurs traits. On voit jusqu'au fond et on ne voit que des âmes limpides. Si je regardais au fond de moi-même, il me