LIVRE DOUZIEME
faudrait des heures entières pour démêler tout ce qui s'agite (Ml oioi...
Et cependant je n'ai plus aucune passion ici-bas; mais le cœur n'est jamais si lourd que quand il est vide. Pourquoi? C'est qu'il se remplit d'ennuis. Oh! oui, j'ai une passion, la plus terrible, la plus pesante, la plus rongeuse de toutes... On nui!
J'ai été un insensé. J'ai rencontré le bonheur et je ne l'ai pas reconnu ! ou plutôt je ne l'ai reconnu qu'après qu'il était hors de portée! Je n'en ai pas voulu. Je l'ai méprisé. La mort Ta pris pour elle. 0 Graziella! Graziella!... pourquoi Tai-je abandonnée?... Les seuls jours délicieux de ma vie sont ceux que j'ai vécu près de toi , dans la pauvre maison tW ton père, avec ton jeune frère et ta vieille grand'mère, romme un enfant de la famille! Pourquoi n'y suis-je pas i^té? Pourquoi n'ai-jepas compris^!' abord que tu m'aimais? K(, quand je t'ai comprise, pourquoi ne t'ai-je pas aimée assez moi-même pour te préférera tout, pour ne plus rougir (le toi, pour me faire pêcheur avec ton père, et pour oublier, <lans cette simple vie et dans tes bras, mon nom , mon pays, mon éducation, et tout le vêtement de chatnes dont on a habillé mon âme , et qui l'entrave à chaque pas quand elle \e\xi rentrer dans la nature?
A présent, c'est trop tard!... Tu n'as plus rien à me doi>ner qu'un éternel remords de f avoir quittée!... et moi rien à te donner que ces larmes qui me remontent aux yeux quand je pense à toi, larmes dont je cache la source et l'objet, de peur qu'on ne dise : « Il pleure la fllle d'un pauvre vendeur de poisson, qui ne portait pas même de souliers tous les jours, qui séchait les figues de son lie sur des claies d'osier, au soleil, sans autre coiffure que ses cheveux, et qui ^griaitson pain en frottant le corail contre la meule, à deux grains par jour!... Quelle amante, pour un jeune homme qui a traduit Tibuile et qui a lu Dorât et Parny!... »
Vanité! vanité ! tu perds les cœurs! tu renverses la nature. H n'y a pas assez de blasphèmes sur mes lèvres contre toil...
Mon bonheur, pourtant, mon amour était là. Oh! si un
soupir plus triste quq le gémissement des eaux dans cet abîme, plus ardent que ce rayon répercuté vers le ciel par ce rocher rouge de feu, pouvait te ranimer!... J'irais, je laverais tes beaux pieds nus de mes larmes... tu me pardonnerais... Je serais fier de mon abaissement pour toi aux yeux du monde!...
Je te revois comme si trois ans d*oubli et Tépaisseur du cercueil et du gazon de ta tombe n'étaient pas entre nous!... Tu es là! une robe grise de grosse laine, mêlée de rudes poils de chèvre, serre ta taille d*enfant et tombe à plis lourds jusqu'à la cheville arrondie de tes jambes nues. Elle eM nouée autour de ta poitrine par un simple cordon de fii noir. Tes cheveux noués derrière la tête sont entrelacés de deux ou trois œillets, fleurs rouges flétries de la veille. Tu es assise sur la terrasse pavée en ciment au bord de la mer où sèche le linge, oii couvent les poules, où rampe le lézard, entre deux ou trois pots de réséda et de romarin. La pousr sière rouge du corail que tu as poli hier jonche le seuil de ta porte à côté de la mienne. Une petite table boiteuse est devant toi. Je suis debout derrière. Je te tiens la main pour guider tes doigts sur le papier et pour Rapprendre à former tes lettres. Tu t'appliques avec une contention d'esprit et nu** charmante gaucherie d'attitude qui couche ta joue presque sur la table. Puis tout à coup tu te mets à pleurer d'impatience et de honte, en voyant que la lettre que tu as copiée est si loin du modèle. Je te gronde, je t'encourage, lu reprends la plume. Cette fois c'est mieux. Tu retournes ton visage rougi de joie de mon côté , comme pour chercher ta récompense dans un regard de satisfaction de ton maître! Je roule négligemment une tresse de tes noirs cheveux sur mon doigt, comme un anneau vivant! des cheveux du lierre qui tient encore à la branche!... Tu me dis : « Es-tu content? pourrai-je bieptôt écrire ton nom? » Et, la leçon finie, tu te remets à l'ouvrage, sur ton établi, à l'ombre. Moi, je me remets à lire à tes pieds. Et les soirées d'hiver, quand la lueur vive et rose des noyaux d'olive allumés dans le brasier •que tu soufflais se réverbérait sur ton cou et sur ton visag^v