LIVRE DOUZIÈME. 34o
H te faisait ressembler à la FornariDa! Et dans les beaux jours de Procida, quand tu t'avançais les jambes nues dans iVcume pour ramasser les fruits de mer! Et quand tu rêvais, la joue dans ta main, en me regardant, et que je croyais que tu pensais à la mort de ta mère, tant ton visage devenait triste! et la nuit où je te quittai morte et blanche sur ton lit comme une statue de marbre, et où je compris enfin <iu'une pensée t'avait tuée... et que celte pensée c'était moi !... Ahî je ne veux plus d'autre image devant les yeux jusqu'à la mort! il y a une tombe dans mon passé, il y a une petite rroix sur mon cœur. Je ne la laisserai jamais arracher, mais j'j entrelacerai les plus chastes fleurs du souvenir! . . .
La note s'arrête là. Le reste du livre contient des ébauches de vers et des comptes d'auberge sur la route de ChamlH»ry.
Au moment où j'écrivais ces tristes lignes sur mon genou , au bord de la route , une calèche de poste a passé au galop venant de France. Il y avait dans la voiture trois jeunes gens ^i une jeune femme. Ils m'ont regardé avec un regard de surprise et d'ironie : « Oh!, voyez donc, s'est écriée la jeum* femme en souriant, voilà sans doute le poète de cette nature ! 0 le beau poète, s'il n'était pas si poudreux I » Monde odieux ! lu me poursuivras donc partout avec tes visions légères? Je me suis déplacé pour ne pas être en vue. J'ai été m'asscoir plus loin du bord de la route, sous une tôufle de buis d'où je ne voyais plus la cascade, mais d'où je l'entendais, et j'ai continué à écrire.
Je ne me sens un peu de rosée dans le cœur que quand je suis bien seul avec la nature. Tout ce qui traverse seulement cette solitude trouble ou interrompt cet entretien muet
entre le génie de la solitude, qui est Dieu, et moi. La langue que parle la nature à mon àme est une langue à voix basse. Le moindre bruit empêche d'entendre. Dans ce sanctuaire où l'on se recueille pour rêver, méditer, prier, on n'aime pas à entendre derrière soi un pas étranger. J'étais dans une de ces heures de mélancolie fréquentes alors, rares aujourd'hui, pendant lesquelles j'écoutais battre mon propre cœur, où je collais l'oreille à terre pour entendre sous le sol , dans les bois, dans les eaux, dans les feuilles, dans le vol des nuées, dans la rotation lointaine des astres, les murmures de la création, les rouages de l'œuvre infinie, et, pour ainsi dire, les bruits de Dieu.
Je me réfugiai donc, avec une certaine colère intérieure, contre ces éclats de rire importuns , hors de consonnance, qui m'avaient distrait. Je m'enfouis derrière un gros rocher détaché de la montagne et près de la gouttière immense el misselante par où le torrent pleuvait perpendiculairement dans la vallée. Son bruit monotone m'assourdissait; sa poudre, en rejaillissant, formait sur mon lit de gazon un brouillard ti*anspercé de soleil qui s'agitait sans cesse comme les plis de gaze d'un rideau roulé et déroulé par le vent. Je repris ma conversation intérieure. Je m'abîmai dans ma tristesse. Je revins sur tous mes pas dans ma courte vie. Je me demandai si c'était la peine d'avoir vécu, et s'il ne vaudrait pas mieux être une des gouttes lumineuses de cette poussière humide évaporée en une seconde à ce soleil, et se perdant sans sentiment dans l'éther, qu'une âme d'homme se sentant vivre , languir, souffrir et mourir pendant des années et des années, et finissant par s'évaporer de même dans je ne sais quel océan de l'être, qui doit être plein de gémissements, s'il recueille toutes les douleurs de la terre et toutes les agonies de l'être sentant.