LIVRE DOUZIÈME
« Je n'ai fait que quelques pas, me disais-je, et j'en ai assez! Mon activité d'esprit se dévore elle-même faute d'aliment. Je sens en moi assez de force pour soulever ces montagnes, et ma destinée ne me donne pas une paille à soulever! Le travail me distrairait, et je n'ai rien à faire! Toutes les portes de la vie se ferment devant moi. Il semble que mon sort soit d'être un exilé de la vie active , vivant sur la terre des autres, et n'étant chez soi nulle part que dans le désert ei dans la contemplation I
« A défaut de mes forces intellectuelles appliquées à quelque emploi utile et glorieux de ma vie, j'aurais voulu du moins employer la puissance d'attachement et d'amour qui me serre le cœur' jusqu'à l'étouffer, faute de pouvoir serrer un antre être contre ce cœur. Cela même m'est enlevé. Je suis seul dans le monde des sentiments comme dans le monde de l'intelligence et de l'action. Quand j'ai rencontré Graziella, il était trop tôt : mon cœur était trop vert pour aimer. Plus tard les cœurs des femmes que j'ai entrevues étaient des vases dont les parfums naturels s'étaient évaporés et qui n'étaient plus remplis que des vanités, des légèretés ou des Toinptés, des faussetés de l'amour du monde, cette lie de r&me dont j'ai été bien vite dégoûté. Maintenant personne ne m'aime, et je n'aime personne ; je suis sur la terre comme si je n'y étais pas ; ce rocher s'écroulerait sur moi, cette langue fulminante d'eau m'emporterait avec elle et me pulvériserait au fond de ce gouffre, que personne, excepté ma mère, ne s'apercevrait qu'un être manque à son cœur. Eh quoi ! poursuivais-je intérieurement, n'y a-t-il donc pas sur la terre une seconde Graziella, dans quelque rang qu'elle soit née? N'y a-t-il pas une âme jeune, pure, aimante, dans laquelle la mienne se fondrait et qui se perdrait dans la mienne, et qui compléterait en moi, comme je compléterais en elle, cet être imparfait, errant et gémissant tant qu'il est seul, fixé, consolé, heureux dès qu'il a échangé son cœur wde contre un autre cœur? »
Et je sentais si douloureusement l'ennui de cette solitude d^ l'âme, ce désert de l'indifférence, cette sécheresse de la
vie, que j'aurais voulu mourir tout de suite pour retrouver Tombre de Graziella, puisque je ne pouvais retrouver sa rp^ semblance dans aucune des femmes étourdies, légères, évaporées, que j^avais rencontrées depuis.
Pendant que, le front dans mes mains, je me noyais ainsi dans ce deuil de ma propice sensibilité sans objet, je fus distrait de ma rêverie par Tharmonieux grincement de corder d*un de ces instruments champêtres que les jeunes Savoyards fabriquent dans les soirées d*hiver de leurs montagnes el qu'ils emportent avec eux dans leurs longs exils en Franœ et en Piémont, pour se rappeler, par quelques airs rustiques, par quelques ranz des vadies, les images de leur pauvre patrie. Ils appellent ces instruments des vielles^ parce qu^iLs jasent plus qu'ils ne chantent et que les refrains s'en prolongent en s'affaiblissant , en détonnant, et chevroteni cx>nime les voix des femmes âgées dans les veillées A^ village.
Je me tournai du côté d'où partaient ces sons très-rapprochés. Je vis, sans pouvoir être vu, à quelques pas de moi. un groupe qui n'est jamais depuis sorti de ma mémoirf\ dont j'ai reproduit depuis une partie dans le poème de Joo- /yti, et que le pinceau de Greuze aurait pris pour sujet d'un de ses plus naïfs et de ses plus touchants tableaux.