‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 163 sur 269 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

d'Azor, il avait la vue basse et il regardait du côté du port, sa lorgnette à la main, selon son habitude, pour voir si son chien lui amenait son fils. Je courus à lui et je tombai dans sf»s bras. Il avait bien la voix un peu émue et les yeux un peu humides en m*embrassant, mais il y avait une mâle fermeté jusque dans sa tendresse ; il respectait son ancien uniforme de capitaine de cavalerie; il aurait cru déroger en avouant aux autres ou à lui-même une émotion féminine; c'était un de ces hommes qui ont le respect humain de leurs qualités, la pudeur de leur vertu , et qui , en refoulant tous les signes extérieurs de leur sensibilité dans leur âme, ne font que la conserver plus jeune et plus vierge jusqu'à leurs jours avancés.

Cette habitude de sa nature forte et austère jetait entre lui et moi une certaine froideur de démonstrations qui pouvait tromper au premier coup d'oeil. Nous nous aimions sévèrement, comme il convenait à des hommes; lui avec dignité, moi avec respect; le père était toujours père, le fils toujours fils. Sa sensibilité se cachait sous l'austérité et derrière la distance jusqu'à ses dernières années où j'étais devenu homme et où il était devenu vieillard. Alors les rôles changèrent : c'est lui qui se laissait aimer, c'est moi qui aimais. Entre nous la sensibilité déborda.

Je le regardais tout en marchant un peu en arrière de lui par crainte et par respect. Mon père était alors dans toute la virilité de l'homme. Ma taille, quoique très-élevée, atteignait à peine la sienne.

Rien ne fléchissait encore, et rien ne fléchit avant quatrevingt-sept ans dans sa stature. Il portait ses années comme un chêne robuste de nos montagnes porte ses soixantièmes feuilles, en s'en décorant et sans plier, ou plutôt ses années le portaient droit et ferme sur la forte tige de vie que Dieu

faisait traverser, avec un certain orgueil de tendresse paternelle, les rues les plus longues et les plus peuplées de Màcon.

C'était l'heure où les oisifs de la petite ville sortaient, après leur dîner, au coucher du soleil, pour aller respirer la fraîcheur de Teau en se promenant sur le quai , ou en s'asseyant sous les tilleuls du bord de la rivière. Il rencontrait çà et là quelques-uns de ses anciens camarades de régiment, de ses parents ou de ses amis de la ville. On l'abordait-, il me montrait; il semblait fier des regards qu'on jetait sur moi du seuil des maisons ou des boutiques ; ce fils, aussi grand que lui, revenant de longs voyages, un peu maigri et un peu pâli par l'absence, mais attirant pourtant les yeux par sa taille, par sa chevelure, par sa ressemblance avec sa mère, par cette mélancolie même des traits qui ajoute un mystère à la physionomie, le flattait évidemment. Il allongeait à son insu la route, il recherchait les rencontres, il prolongeait les entretiens. J'entendais murmurer aux fenêtres : « Voilà le chevalier de Lamartine qui passe avec son fils; venez voir! :> Quant à moi, je supportais ces regards et ces saluts par respect pour mon père, mais je brûlais d'y échapper et d'arriver enfin à la maison.

Nous y arrivâmes enfin ; le chien était allé nous annoncer par ses bonds et ses hurlements de joie; en passant le seuiL je me trouvai enlacé dans les bras de ma mère et de mes sœurs. Ma mère ne put s'empêcher de pâlir et de frissonner visiblement en voyant combien ma longue absence et mes secrètes angoisses avaient amaigri et fléchi mes traits. Mon père n'avait vu que les belles formes développées de mon adolescence ; ma mère, d'un coup d'œil, avait vu les impressions. L'œil des femmes est divinatoire; il va droit au fond de l'âme de celui qu'elles regardent, ne fût-ce qu'en passant.

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