LIVRE PREMIER
Qu'est-ce donc quand celui qu'elles regardent est un fils, un ravon de leur âme?
Ln changement s'était opéré pendant mes absences dans les habitudes de la vie de famille. Mon père, sollicité en cela par noire mère, avait acheté sur ses longues et pénibles économies une maison de ville à Mâcon , pour y passer la moitié de Tannée. L'âge était venu, pour mes sœurs, de recevoir les leçons de ces maîtres et maîtresses d'art d'agrément, luxe d'éducation nécessaire aux femmes d'une certaine aisance, dont la vie ne serait, sans cela, qu'une fastidieuse oisiveté. Le moment était venu aussi de les produire dans ce (ïu on appelle le monde, espèce d'exposition réciproque, où les nouvelles venues dans la vie regardent et sont regard«»es , jusqu'à ce que les parentés, les relations de famille, les habitudes de société, les convenances de voisinage et de fortune ou l'inclination déterminent les mariages.
Belles, modestes, mais ne pouvant attirer de bien loin (les maris par la modicité de leurs dots, ma mère présumait justement que les jeunes hommes de leur rang ne viendraient pas les découvrir dans la solitude de Milly. Elle ne voulait |)as les exposer à y fleurir et à s'y flétrir par sa faute sans avoir répandu leur chaste éclat de beauté dans les yeux de quelqu'un. Elle regardait comme un devoir obligatoire de la nière de famille de chercher des occasions d'unions assorties pour ses filles. Les enfanter à la vie, à la religion, à la vertu, pour elle, ce n'était pas assez; elle voulait les enfanter aussi au bonheur.
Mon père avait compris ces raisons, et, bien qu'à regret et par des efforts surhumains d'économie domestique, il s'était décidé à quitter ses vignes, ses chiens de chasse, sa partie de piquet, le soir, avec le curé et le voisin, et à s'éta-
blir à Màcon, au liioins pour Thiver et le printemps de chaque année.
Il était, comme tout nouveau possesseur, fier et amoureux de la maison qu'il avait achetée. A peine étais-je entré, qu'il me la montra de la cave au grenier, en m'en détaillant tous les agréments et tous les avantages.
La maison , qui existe encore , mais qui a été vendue et subdivisée depuis la mort de mon père et la dispersion de la famille , était située dans le quartier élevé, noble et solitaire de la ville, que j'ai décrit dans le commencement de ce récit. Elle avait appartenu avant la Révolution à une famille patricienne du Maçonnais avec laquelle nous avions des alliances et des intimités de bon voisinage, la famille d'Osenay.
Elle avait sa façade principale sur une large rue à pente un peu roide qui débouchait sur quelques tilleuls, dépendance de la grande place de l'Hôpital, et promenade or<1inaire des enfants, des nourrices et des vieillards de ce haut quartier. Un linteau de marbre noir, merveilleusement sculpté au-dessus de la porte , annonçait uii sentiment d'art et de luxe architectural dans celui qui l'avait bâtie. Cette porte ouvrait sur un vestibule large, profond, snrbaiss«% humide et sombre. Au fond de ce vestibule on apercevait les premières marches d'un escalier éclairé par un jour indirect et ruisselant d'en haut, comme dans les tableaux d'intérieur (le couvent par Granet, le peintre du recueillement. A droite et à gauche de ce vestibule s'ouvraient quatre portes : c'étaient les remises, les bûchers, les cuisines, vastes souterrains qui contenaient encore des puits, des caves, de vastes cheminées pour tous les usages domestiques, mais qui ne recevaient le jour que par des larmiers à fleur de terre du jardin.
L'escalier en pierres jaunes avait été évidemment construit pour un homme âgé. Les marches en étaient si peu hautes et si doucement inclinées que j'en franchissais toujours cinq ou six à la fois. Il ressemblait à ces escaliers insensibles du Vatican et du Quirinal à Rome , qui semblent propor* tionner leurs degrés de marbre aux pas affaiblis d'une aristocratie de vieillards. Après avoir monté une demi-rampe de