LIVRE PREMIER
ces degrés, on se trouvait en face d'une large fenêtre et d'une petite porte vitrée plus large encore ouvrant sur un jardin intérieur. Ce jardin étroit et profond était encaissé dans de hautes murailles grises tapissées de rosiers et d'abricotiers en espalier. Au milieu s'élevait un arbuste isolé d'aubépine m»> qui avait pris, à force d'années, le tronc, la ramure et la portée d'un arbre forestier. De petites allées sablées et encadrées de bordures de buis enceignaient le jardin. Le fond était décoré de volières en treillis de bois peint, dans lesr|uelU»s mes sœurs faisaient nicher leurs colombes, et d'une petite fontaine à bassin de marbre et à statue de TAmour, dont le dauphin à sec ne versait que de la poussière, et n'avait pour écume que des toiles d'araignée. Par-dessus les murs du jardin, on n'apercevait que les toits de tuiles rouges et les dernières mansardes grillées de fer de quelques hautes maisons d'artisans, et d'un couvent de vieilles religieuses. Aspect monastique qui donnait au jardin, quoique très-lumineux, le caractère, le silence et le recueillement d'un cloître espagnol.
En rentrant du jardin, et en montant de nouveau l'escacalier, on se trouvait sur le grand palier du premier étage. Trois hautes portes à doubles battants et à haut entablement, dont f une faisait face à la rampe , et dont les deux autres s'ouvraient à droite et à gauche, s'y regardaient.
Par la première, on entrait dans une vaste salle boisée de panneaux sculptés et peints en gris à la détrempe. C'était la grande artère de la maison, l'antichambre du salon , la salle à manger, la salle d'études pour les maîtres de dessin, de musique ou de danse de mes sœurs, la salle de travail où les femmes de chambre raccommodaient le linge. Elle était garnie d'un poêle encaissé sous une grande niche, d'une lable ovale pour les repas, d'armoires, de buffets, d'un piano.
:UH NOUVELLES CONFIDENCES.
de deux harpes, de petites coosoles pour dessiner, pour écrii-e ' et pour coudre. L'oe sombre pendule de Boule à caisse décaille noire incrustée d'arabesques de laiton, et surmontée d*une statuette du Temps brandissant sa faux, y sonnait mélancoliquement les heures à cette jeunesse qui ne les écoutait pas.
A droite , on passait dans un salon moins Taste et plus recueilli. Lue antique et haute cheminée de marbre noirâtre, richement fouillée par le ciseau du sculpteur, et dont les jambages s'écorçaient en feuilles d*acantbe, ouvrait aui bûches un foyer assez large et assez profond pour des troncs entiers de chêne. Le fauteuil de mon père en lace de la cheminée, quelques fauteuils de \eIours d'Utrecht rouge, une table ronde couverte de livres, quelques tables de jeu recouvertes de serge verte, des carreaux rouges et cirés sous les pieds, un plafond à riches moulures, mais noirci par la fumée d'un demi-siècle, les rideaux verts de deux fenêtres ouvrant sur la rue, formaient tout Tornement de ce salon. On n'y allumait le feu qu'un moment avant le dîner de famille. On dînait alors à deux heures. La pièce qui faisait face au salon quand on avait traversé la grande salle était la chambre d'une tante infirme, sœur de mon père dont je parlerai tout à rheure. Elle s'appelait M"* de Monceau.
En revenant sur le palier, on entrait à gauche dans la chambre de notre père, appartement vaste , mais assombri par les murs noirs d'une maison de religieuses qui empiétait de ce côté sur le jardin et sur le ciel ; à droite, dans la chambre encore plus vaste de ma mère : on y descendait par trois marches d'une porte vitrée dans le jardin. Le soleil l'inondait depuis le matin jusqu'au soir. Une espèce d'aile ajoutée à la maison formait à côté de cette chambre un beau cabinet qu'on appelait le cabinet des Muses. Il servait à ma mère de retraite pour écrire, et d'oratoire pour prier avec ses filles quand elle voulait se recueillir un moment contre les perpétuelles distractions d'une famille jeune et nombreuse, et d'une plus nombreuse parenté.
La boiserie de ce cabinet, sculpté depuis le plafond, for-