LIVRE PREMlRli
niait dix niches contenant chacune une console. Sur chaque console posait la statue en bois d'une des neuf muses avec ses attributs mythologiques. La dixième niche contenait une statue en bois d'Apollon. Le dessus de porte représentait, é<^alement sculpté, Jupiter descendant du ciel et ouvrant les rideaux de Danaé, épouvantée de ses foudres. Toutes ces figures étaient recouvertes d'une épaisse couche de peinture à l'huile. Ce vernis gris blanc leur donnait une apparence de froideur et de mort qui glaçait l'imagination. Mes plus jeunes sœurs n'y entraient jamais sans une religieuse admiration et sans un certain frisson. Mais ma mère avait sanctifié toute cette fable par son prie-Dieu de bois sombre, par son Christ d'ivoire éclatant sur un fond de velours noir dans le demi-jour de ce cabinet toujours fermé au soleil, et par un beau tableau ovale de la Vierge présentant l'Enfant Jésus à sa cousine, peint par Coypel et copié au pastel par une de ses sœurs, M™« de Vaux.
Derrière ce cabinet, il y avait deux ou trois petites chambres à plusieurs lits pour mes sœurs.
Mon père, après m' avoir fait parcourir toutes ces pièces, me fit monter au second étage. Il était composé de grandes chambn'S nues formant la répétition du premier. Puis il m'ouvrit celle qu'il me destinait à moi-même. Elle était audessus de la sienne et prenait jour par deux fenêtres, aussi sur le jardin. Une alcôve pour mon lit, un large cabinet pour le travail, faisant face au cabinet des Muses, une belle lumière, le silence du jardin, un pan plus large du ciel pour horizon, parce que je dominais un peu les toits du couvent, faisaient de cette chambre de ma jeunesse une solitude à la fois sereine et recueillie. Elle n'avait pour élégance et pour décoration que deux beaux dessus de porte sculptés en biscuit, d'une pâte éclatante. Ils représentaient : l'un, des petites filles se regardant dans le miroir d'une fontaine, et se parant de fleurs qui croissaient au bord; l'autre, des petits garçons jouant avec des animaux et luttant contre une chèvre qu'ils tenaient cabrée par les cornes.
J'eus le temps, pendant une longue disti*action dans cette
5*-^ 50CTELLES CONFIDENCES.
.le (Ipui harp.», de petites consoles pour dessiner, poorécrii^ .^t pour coudre. Lne sombre pendule de Boule à caisse de <^ilie aoire incrustée d'arabesques de laiton, etsunnoak* •r ine statuette du Temps brandissant sa faoi, y sonnait mr lancDii.iuement les heures à cette jeunesse qui ne les mfait pas.
1 <lroite. on passait dans un salon moins Tasteelpk> n^-UHiiii. Une anU<{ue et haute cheminée de marbre noirite ri..hement touillée par le ciseau du sculptear. et donl le. jaiui)a«ps sécorçaient en feuilles dacanihe, oumit au Dùciies an foyer assez large et assez profond pour des troncs euuers de chêne. Le fauteuil de mon père en face de ta tliemiiiee. .iu.^l(ju.>s tiiutt-uils de Telours d*l trecht rwuge. m taoïe rond.- cou^f-rte de livres, quelques tables de jeu recofr ïHitHs d^ serw verte, des carreaux, rouges et citw sooste pa-ds. un plal<>od à riches moulures, mais noirci par la fan* duii demi-siècle, les rideaux rerts de deux fenêtres ouna» -Mr ia rue. fonnaient tout fomement de ce salon. On tf. ailiuiiait le feu qu'un moment arant le dîner de famille. 0 'hiind alors à deui heures. La pièce qui faisait face an sah •liiaad on avait traversé la grande salle était ia chambred"* tante iniirme. sœur de mon père dont je parlerai tort r heure. Elle sappeUit »"• de Monceau.
En revenant sur le palier, oo entrait à gaache daM chambre de notre père, appartement vaste, mais assoa. par les murs noirs «fane maison de religieuses qui empi* de ce cùté SOT te jardia et sarie ciel; à droite, dans h«
aiiijrlh*s J'uoe poru- viu^ibi» fc. j^^i^^^ j^ mltUm^ flaiî tJi'ptiï^ i*. ra^rtt, jusqu'au soir. Dnc «qjéa» dnik* a hi iiuii^m intmsàï à cdié de eem clMmlim i cfu *in a(}pi.»iajt le <
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chambre solitaire, d'étudier ces deux médaillons et les intentions de Farchitecte. C'était évidemment la chambre destiné" aux enfants, le gynécée de la maison primitive. Je remerciai mon père que je n'avais jamais vu si familier et si gracieux, et je m'installai dans l'appartement qu'il m'avait préparé avec tant de bonté. Après souper, j'allai embrasser les autres membres de la famille, qui m'accueillirent avec plus de froideur. Je rentrai et je me couchai, rêvant un triste avenir que me faisaient envisager à Mâcon le vide de mon cœur et l'oisiveté de ma vie. La lassitude m'endormit cependant.
Une voix tendre et douce me réveilla sous un beau rayon de soleil levant qui glissait par-dessus le toit du couvent sur mon alcôve.
Je m'appuyai sur le coude et je reconnus ma mère qui approchait une chaise et qui s'asseyait au chevet de mon lit. Elle était vêtue d'une longue robe de nuit de soie brune montant jusqu'au cou, et nouée autour de la taille par une grande corde de soie enroulée de même couleur, dont les glands pendaient jusqu'à terre.
Ses longs cheveux noirs, à peine encore diaprés de trois ou quatre ûls blancs, flottaient sur ses épaules et sur ses bras, avec ces belles ondes de chevelure qui viennent d'échapper à l'oreiller et qui en conservent les plis. Ses yeux étaient fatigués par l'insomnie; ses joues, naturellement pâles, avaient celte légère coloration fiévreuse que donne l'âme inquiète à son enveloppe au moment d'une douleur ou d'une émotion. Ses lèvres, qu'elle s'efforçait de rendre souriantes pour ne pas me troubler le réveil, mais où s'apercevait une contention visible et voisine des larmes, souriaient au milieu et pleuraient aux coins. Ses paroles, toujours sonores et vibrantes comme des cordes du cœur touchées par la main, avaient un rhythme bref, brisé, un peu saccadé, qui ne lui