‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 167 sur 269 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

était naturel que dans les vives peines plus fortes un moment ({ue sa résignation. Elle passa sa main droite' dans mes cheveux, m*embi*assa sur le front, oii je sentis la goutte chaude d'une larme mal retenue, et me parla ainsi.

« Te voilà donc revenu, mon pauvre enfant! »

Puis elle m*embrassa encore et elle reprit : « Te voilà rr>enu; tu sais que tout mon bonheur est de te voir près de nous, et cependant je t'aime avant de m'aimer moi-même, «t, tout en me sentant si heureuse de te revoir, je ne puis m'empêcher d'être affligée et effrayée de ton retour. Que vastu devenir ici?... Hélas I reprit-elle, comme je te revoisi que tu es pâle! que tu parais triste! quel découragement de la jeunesse et de la vie je lisais hier dans tes traits! Qui m'aurait dit qu'à vingt-deux ans je verrais mon enfant flétri ainsi dans la sève de son àme et de son cœur, et le visage enseveli dans je ne sais quelle douleur!... »

Je me soulevai, à ces mots, avec un bondissement de cœur, comme si ma mère, en me parlant ainsi, eût manqué de n»spect à celte douleur que je respectais en moi mille fois plus que je ne me respectais moi-même.

« Oh! de grâce, lui dis-je en joignant les mains, et avec un accent de supplication sévère, ne me parlez pas avec ce i\Ma\n d'une douleur dont vous n'avez jamais connu l'objet et qui fera éternellement agenouiller ma pensée devant un sacré souvenir ! Si vous saviez!...

— Je ne veux rien savoir, dit-elle en me mettant sa belle main sur les lèvres, je sais qu'elle m'avait enlevé l'àme de mon fils, je sais que Dieu l'a enlevée elle-même à un amour qui ne pouvait pas être béni par moi, puisqu'il ne pouvait pas être sanctiQé par lui... Je la plains, je te plains, je lui l)ardonne, je prie pour elle; bien qu'inconnue, je l'aime en

Dieu et en toi! Je ne t'en parlerai jamais, il y a des choses qu'une mère doit ignorer toujours, ne pouvant ni les approuver dans sa conscience, ni les flétrir dans le cœur de son fils, de peur de froisser et d'aliéner le cœur lui-même. N'en parlons plus ; n'en parlons jamais. »

Ce respect tendre pour mon sentiment, qui ne sacrifiait rien de sa conscience et de sa dignité de mère, me toucha: j'embrassai sa main. Elle continua avec plus de liberté et d'abandon. On sentait, dans la plénitude de sa voix, que ie sujet délicat était désormais écarté entre nous, et qu'elle allait laisser parler sa seule tendresse.

« Que vas-tu devenir maintenant? me dit-tlle, et comment vas-tu supporter cette existence vide, monotone, oisive, d'autant plus exposée aux passions coupables du cœur qu'elle est moins remplie des devoirs et des occupations d'une carrière active? Je tremble et je pleure toutes les nuits en jr pensant, u N'aurai-je donc enfanté, mon Dieu ! me dis-je sou- « vent, un fils orné de quelques-uns de vos dons les plus <( précieux, et que j'espérais former de plus en plus pour « mon admiration et pour votre gloire, que pour voir vos « dons mêmes et ses facultés se retourner contre lui et le (( ranger dans l'inaction et dans l'obscurité d^une vie inuu tile? Vous savez que je donnerais mon sang comme j*al » donné mon lait pour en faire un homme, et surtout pour <t en faire un homme selon votre cœur I » Mais je ne suis pas exaucée, » ajouta-t-elle en cessant de parler à Dieu et en se retournant vers moi avec un léger mouvement de tête de gauche à droite qui semblait accuser, pour la première fois, en elle, une certaine révolte de sa résignation.

« Oh! non; j'ai beau prier, j'ai heaume lever avant le jour pour aller à l'église assister, avec les servantes, avant Tonvrage, à ce premier sacrifice de l'autel, qui semble plus efricace que les autres, parce qu'il est plus matinal et plus recueilli, dans l'obscurité, je n'obtiens rien; mais je ne me lasserai pas, mon Dieu, reprit-elle; je ferai comme sainte Monique, qui pria contre tout exaucement sans s'impatienter de votre lenteur, et qui obtint à la fin plus qu'elle n'attendait.

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