‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 168 sur 269 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

un saint au lieu d'un fils, un guide au lieu d'un disciple, un enfant de Dieu au lieu d'un enfant de ses entrailles! »

Elle s'arrêta là un moment comme pour prier tout bas; je le compris au léger mouvement muet de ses lèvres, et à ral>aissement de ses longues paupièi*es roses sur ses yeux. J étais déjà bien attendri et comme calmé et résigné d'avance à ce qu'elle allait sans doute ajouter.

«Il faut que tu saclies, dès en arrivant, mon enfant, i-eprit-elle (et c'est pourquoi j'ai abrégé à contre-cœur ton sommeil dont tu avais tant besoin bier), il faut que tu saclies bien à quoi tu dois t'attendre ici dans la famille, afin r|«e tu ne te révoltes pas contre la destinée , que tu te préimres à beaucoup supporter, à beaucoup languir, à beaucoup souffrir, et que tu ne t'aliènes pas par ces impatiences el par ces révoltes le cœur de ton père qui souffre aussi, mais qui rougirait de se l'avouer à lui-même, et les cœui-s excellents au fond, mais un peu aveugles et un peu sourds 4ies autres membres de la famille de qui nous dépendons, et de qui nous consentons à dépendre pour votre avenir. Voici la situation des clioses entre nous :

« Notre fortune très-étroite a été encore considérablement rélrécie et gi*evée par ton éducation, par tes vo}ages, partes fautes. Je n'en parle pas pour te les reprocher; tu sais que si les larmes de mes yeux pouvaient se changer pour toi en or, je les verserais toutes dans tes mains! L'acquisition de cette maison, indispensable pour l'instruction et pour les mariages de tes sœurs, l'économie des petites dots que nous devons préparer d'avance successivement pour elles, enfin les mauvaises récoltes de ces dernières saisons à Milly, qui ont trompé nos espérances, ont réduit ton père au plus strict nécessake dans ses dépenses. Il vit d'angoisses; cps tourments d'esprit, cette contention forcée de calcul, altèrent la grâce et la sérénité de son caractère. Il craint de laisser sans patrimoine ses enfants qu'il aime tant, et quUl a mis au monde. Il se reproche quelquefois cette nombreuse famille qui lui donnait tant de joie et tant d'orgueil, quand \ou$ étiez petits. Je suis obligée de le rappeler sans cesse à vu. S3

la confiance en Dieu, qui fait poasser une herbe pour tous les insectes et une graine sur tous les buissons pour tous les nids.

« Depuis quelque temps, afin de calmer ses inquiétudes et de lui élargir le pain quotidien , je me suis chargée de tenir à forfait la maison pour une petite pension de quatre mille francs qu'il me paye en argent chaque trimestre, et à i

laquelle il ajoute le blé, le bois, le foin, les légumes, les fruits et toutes les petites récoltes du jardin, des prés, des terres non i

plantées en vignes de Milly. Gela ne suffit pas aux gages des domestiques, aux appointements des maîtres et des maltresses de tes sœurs, à leur toilette et à la mienne, toutes modestes qu'elles soient, et à la décence obligée et élégante de la maison de mère de famille que je suis obligée de tenir, non selon la fortune, mais selon le rang.

u Mais Dieu m'adonne, tu lésais, dans notre Toisine, cette bonne H"* Paradis, une sœur et une amie qui reat partager avec moi, non-seulement les jouissances, mais les peines et les embarras de la famille. Elle est la main invisible de la Providence cachée dans toutes mes difficultés. Elle est libre, veuve, sans parenté autour d'elle; elle n'est pas riche, mais elle a une large aisance pour une femme seule et écononie. Toutes les fois qu'elle me voit un souci sur le front, elle en veut sa part; elle ne mesure l'amitié qu'à des sacrifices, elle vend le vin d'une vigne ou les fruits d'un verger, elle jouit de me prêter ce qui est nécessaire pour les circonstances imprévues, pour les dépenses cachées et audessus de mes propres forces; c'est à Faide de sa générosité que je supplée, sans que ton père s'en aperçoive, à l'insuft* sance fréquente des'sommes qu'il me donne pour votre entretien ; c'est avec Tor réservé de ce modèle accompli des amies «pie j'ai dû payer beaucoup de tes fautes, à l'insu de la famille; il n'y a pas une de mes peines qu^elle ne devine, il n*y a pas une de mes impossibilités qu'elle ne tourne ; elle P9l entrée il y a vingt ans dans mon affection par son cour, elle est entrée depuis dans la femille par la constance de son dévouement. Cest l'ange des difficultés insolubles placé par

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