LIVRE PREMIER
Oiea comme une sentinelle de l'autre côté de la rue, en face de notre maison, pour la surveiller de sa tendresse. Chaque matin, quand j*ou?re ma fenêtre, je la vois à son balcon, qui m'attend, et si j'ai un pli entre les yeux, elle franchit la rue pt elle accourt pour Teflacer. 0 mes enfants I souvenez-vous toujours d'elle! M"* Paradis a été un rayon de la Providence toujours \isible et toujours chaud pour votre mère.
o Dans une gène si étroite, tu comprends que ton pauvre |)f're ne peut pas te fournir les moyens de vivre désormais sans carrière et sans traitement hors de la maison. 11 est même obligé, sous peine de manquer de justice' envei*s tes sœurs (et tu sais que son scrupule c'est la justice, et que son e\cêH cVst la conscience), il est même obligé de réduire la |)etite pension de douze cents francs qu'il fallouait pour ton entretien et pour tes courses. Ne fais pas semblant d'en souffrir, et va toi-même au-devant de cet indispensable retranchement. J'y pourvoirai autant que je le pourrai, et M»* Paradis sera encore là.
« J'avais espéré jusqu'ici que la famille de ton père comprendrait ce besoin d'activité qui dévore la jeunesse, et qu'elle se prêterait aux sacriflces nécessaires pour te faii'e entrer et pour te soutenir quelques années dans le noviciat (les fonctions administratives ou diplomatiques. Je n'ai rien pu gagner là-dessus. C'est en vain que j'ai raisonné, prié, conjuré, pleuré: c'est en vain que je me suis humiliée devant eux, comme il est glorieux et doux à une mère de s'humilier pour son fils. Tout a été vain ; il n'y faut pas penser. Ils sont bons, ils sont tendres, ils te chérissent comme leur fils, ils te destinent leur patrimoine après eux ; mais leur tendresse, «lai a un cœur dans le lointain, n'a point de discernement dans le présent. Ils sont âgés, ils ne peuvent se transporter de leurs habitudes d'esprit dans les nôtres. Ils ne peuvent spf souvenir qu'ils ont eu ton Age ; ils ne peuvent comprendre qu'un jeune homme qui a le toit, la table, le jardin et la société de sa maison paternelle, ait. encore d'autres désira, ei que ses aspirations dépassent les murs de la petite ville; ils appellent cela chimères et fantaisies d'un esprit malade:
ils ne conçoivent pas d'autre ambition pour toi que cette existence oisive et monotone dans une rue de Màcon, quelques promenades le jour, un salon de siècles attablés autour d'un tapis de boston, le soir, un mariage de voisinage ou de convenance dans quelques années, et une terre de la fauiille à habiter près d*ici le reste de tes jours. J'ai eu beau leur dire que Dieu donne des vocations différentes aux différentes natures d'esprit, et que les aptitudes sont les révélations de ces vocations diverses, que ces aptitudes refoulées et comprimées dans l'âme de ceux on qui elles se manifestent produisent des suicides lents des facultés divines; que les passions légitimes de Tesprit, si on leur refuse l'air, se pervertissent en passions coupables; que les refoulements préparent les explosions du cœur. Mes paroles et mes larmes mêmes n'ont produit que des sarcasmes ou des irritations contre moi. Il n'y a rien de plus à tenter, il faut se soumettre à la volonté de Dieu I II faut se résigner à végéter et à languir auprès de nous. Hélas I tout ce que pourra le cœur d'une mère pour t'adoucir cet exil, je l'aurai pour toi ; je souffrirai plus que toi-même de ton inaction et de la perte de tes belles années dans lesquelles, tu le sais, j'avais mis mon bonheur, mes espérances, ma gloire de mère ! Je te plaindrai, car je te comprends, moi ; je recevrai, je garderai dans mon cœur les tristes confidences de tes aspirations naturelles et trompées; je chercherai, j'épierai, je ferai naitre les occasions, si la Providence m'exauce, de te rouvrir quelque horizon plus large et plus digne de toi. Mais, je t'en conjure, mon enfant, ne fais ces confidences qu'à moi, ne montre ni tristesse ni dégoût de la vie présente sur ton visage ou dans tes paroles, surtout à ton pauvre père. Tu le désolerais, sans rien changer à notre fortune. 11 souffre lui-môme comme moi de nos nécessités et de ton oisiveté ; mais par amour pour ses enfants et par sollicitude pour leur avenir, il est forcé de ménager se» frères et ses sœurs, plus riches que lui, et qui possèdent tous les biens de la famille: il se soumet à leurs idées, ne pouvant leur imposer les siennes; ne le contriste pas du spectacle de ton ennui: n ai-