‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 171 sur 269 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

se rencoDti^aient et s'harmoniaient iDcessamment dans son cœur. Ses lèvres commençaient à sourire aux personnes de sa connaissance qu'elle apercevait du haut des marches sur le parvis; elles gardaient encore cependant la dernière impression de la pensée de Dieu et du recueillement d'où elle sortait. La pâleur et les larmes du matin s'étaient complètement effacées sous la paix qu'elle puisait toujours dans le commerce du ciel, et sous cette animation vermeille que la chaleur de l'église et la contention de la prière répandent sur les traits. Les marches obstruées de mendiants , de pauvres femmes endimanchées, d'enfants et de vieillards infirmes, ralentissaient l'écoulement des assistants, et retenaient ma mère sur cette espèce de piédestal où tout le monde pouvait la regarder.

Elle avait dans l'élévation et dans l'élégance de sa taille, dans la flexibilité du cou , dans la pose de sa tète , dans la finesse de sa peau rougissant comme à quinze ans sous les regards, dans la pureté des traits, dans la souplesse soyeuse des cheveux noirs ruisselants sous son chapeau, et surtout dans le rayonnement du regard, des lèvres, du sourire, cet invincible attrait qui esta la fois le mystère et le complément de la vraie beauté. On la croyait toujours à vingt ans, car elle n'avait que l'âge de ses impressions, et ses impressions avaient l'éternelle fraîcheur de son éternelle virginité d'esprit. Entre elle et ses filles, il n'y avait que la distance de la branche au fruit ; le regard les cueillait ensemble et ne les séparait pas.

Ses filles, au nombre de cinq, se gix>upaient toutes en ce moment autour d'elle, comme dans un tableau de fomille ordonné par le plus grand des sculpteurs et le plus pittoresque des peintres, la nature et le hasard. Leurs figures charmantes et diverses, quoique harmoniées par ce qu'on nomme l'air de famille et par la similitude du costume, se détachaient un peu en arrière de leur mère, sur le fond plus sombre du portail de Téglise, où les arceaux surbaissés gardaient un peu de nuit. On eût dit un groupe d'anges du matin, sortant & demi des ténèbres pour se mêler un â un

au jour, dont ils sont à la fois Fémanation et l'éblouissement. La lenteur du mouvement de la foule, les haltes fréquentes sur la même marche du perron, donnaient lo temps de bien contempler ces belles statues animées. Je les revoyais moi-même pour la première fois ensemble, depuis la sortie des plus âgées du couvent. Je ne pouvais m'empécher de participer au frémissement de faveur générale que je voyais se presser et que j'entendais s'élever autour de moi pour cette admirable réunion de figures, pour ce bouquet de famille auquel je tenais de si près.

L*ainée des filles de ma mère, qui n'avait encore que dix-huit ans, s'appelait Cécile. Sa taille splendide eût été déjà au niveau de celle de ma mère, si l'extrême modestie de sa nature, qui lui faisait redouter l'admiration comme un autre redoute la honte , n'avait un peu penché sa tête en avant et abaissé ses yeux pour échapper aux regards.

Ses traits, qui rappelaient ceux de la famille de mon père, étaient plus ébauchés que finis, plus faits pour le premier coup d'oeil que pour le second. C'était l'ensemble qui saisissait, c'étaient les grandes lignes qui éblouissaient, c'était l'expression qui ravissait : le caractère était la bonté. Je ne sais dans quel rayonnement de splendeur douce cette physionomie nageait, mais on n'en discernait que le charme. Les imperfections de détail disparaissaient entièrement, surtout à distance. Elle avait la grandeur, l'unité, la grâce, ces trois beautés capitales de la femme, pour la foule qui n'analyse pas son impression. Aussi était-elle la beauté populaire de la famille, celle qu'on citait, celle qu'on préférait, celle qu'on aimait à voir passer dans les rues. Le peuple de la ville savait son nom. Il la montrait avec une fierté personnelle aux étrangers, à l'église ou dans les promenades. Les passants se retournaient pour la revoir: les boutiques, les murs et les pavés en étaient épris. Elle ne s'en doutait pas, elle avait pour toute coquetterie ses simplicités, ses timidités, ses rougeurs, grandissant encore, en retard sur ses années par l'enfance prolongée de son cœur. Son charme n'était que le naturel, son caractère que le pre-

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