LIVRE PREMIER
inier mouvement, son esprit que le premier mot, prompt et pnCantin, mais souvent d'autant plus frappant qu'il est plus naïf. Elle n'avait aucune disposition pour les arts, ses études élaient du coup d'œii, l'effort la rebutait, elle désolait ses maîtres et elle les charmait. On sentait dès ce temps-là que le ciel l'avait formée pour la famille plus que pour le monde, tige â grappes et non à fleurs, de la race des femmes prédestinées non à enivrer par de stériles parfums d'esprit, mais à fructifier, à enfanter et à couver de riches générations ici-bas.
La seconde s'appelait Eugénie. Elle avait un an de moins ; i*\\e se collait contre sa sœur aînée, comme si sa taille, alors frêle et svelte, avait eu besoin d'un appui pour se soutf»nir contre le vent de la porte ou contre le souffle de cette multitude. C'était une nature entièrement différente, une apparition d'Ossian dans la splendeur du Midi , une ombre animée, une forme impalpable, des yeux bleus, larges et profonds comme une eau de mer, d'où le regard semblait ^ i*emonter de loin comme d'uû mystère ou d'un songe ; un ovale de visage écossais, des traits d'une délicatesse fugitive pt d'une perfection de lignes idéale, la bouche pensive, les lèvres minces, l'expression grave, les cheveux blonds roulant en longs écheveaux glacés d'un vernis éblouissant sur les deux joues ; une figure norvégienne enfin. Sa nature d*âme et d'esprit correspondait entièrement à ses traits. Plus avancée que ses aînées, apte à tous les arts ; pâlissant au récit d'un héroïsme, à la lecture d'un beau vers, au son d'une corde de harpe ; sensible jusqu'à la souffrance, poétique, musicale, littéraire ; enfermée en elle-même et vivant avec les mondes de son imagination ; moins goûtée de la foule, plus épiée et plus découverte, comme les fleurs de Tombre, par les regards curieux et passionnés, elle devait charmer les hommes du Nord ; et ce fut plus tard en effet sa destinée. Elle se rapprochait, à cette époque, bien plus de moi que ses autres sœurs, par le développement précoce de son intelligence, par la poésie et par la mélancolie de M)n caractère. Nous étions deux reflets d'une même teinte
qui se rencontraient, Tun chaud et viril sur mon front, l'autre froid , féminin et virginal sur le sien. Elle était trèsregardée, mais non populaire. On lui croyait dans Tàme on peu de dédain, à cause de sa supériorité.
Après ces deux sœurs aînées, de tailles égales, mais df ligures si opposées, on envoyait une troisième, de taille presque aussi grande, quoiqu'elle n'eût pas quinze ans, mais qui se tenait un peu en arrière avec les deux plus petites. Elle se nommait Suzanne. Pour celle-là, tous les i^gards et toutes les exclamations étaient d*accord. Il d') avait ni préférence, ni contestation dans la ville. 11 n'y aTail qu'un cri d'enthousiasme pour sa merveilleuse beauté. C'était la pureté des lignes et la virginité des expressions de visage des Madones de Raphaél sur le corps d'une Psyché de Phidias : la vierge chrétienne, aussi chaste, aussi pure el aussi céleste qu'il soit donné à l'extase du solitaire le plas pieux et le plus passionné pour le culte de la femme divinisée, de la rêver. On l'appelait, dans le peuple, le tabUav (T autel, parce qu'il y avait dans le chœur de l'église une figure de sainte, par Mignard, qui lui ressemblait. Cette forme, véritablement trop angélîque pour une fille de la terre, et ce visage d'idéale perfection de traits ne contenait que deux empreintes : beauté et piété. Elle n'était évidemment pas née pour plaire aux hommes et pour aimer, mais |K)ur éblouir et pour adorer. C'était un de ces êtres que Diea montre aux hommes, mais qu'il se réserve pour son coite ; une enfant du chœur de son temple surnaturel, une constellation du ciel, des yeux qu'on voit de loin, qu'on De touche jamais. Elle avait, dès ce monde-ci, l'instinct el comme le pressentiment inné de sa vocation unique de refléter Dieu et de l'adorer. Elle était la prière vivante et la contemplation agenouillée. Ma mère ne pouvait pas rarracher aux autels. Elle lui avait inspiré de trtq» bonne heure un souffle trop fort de ses aspirations vers l'infini. Ce souffle l'enlevait entièrement à la terre, et ma mère ne pou* vait plus l'y rappeler.
En ce moment, Suzanne sortant de l'église, son vrai