LIVRE PREMIER
séjour, se retouraait de moments en moments pour adresser encore du cœur un salut ou un adieu aux tabernacles qu'habitait son ftme. Elle baissait les yeux pour que son regard sur la foule qui la contemplait ne laissât pas évaporer une de ses ferveurs. Ses deux mains jointes tenaient sur son sein son livre de prières dans un étui de velours noir. Les regards légers devenaient graves et saints en la regardant. On sentait qu'il n'y aurait pas sur la terre un homme digne de remplacer ce livre sur son cœur, et que l'amour serait pour cette pureté non une flamme, mais une profanation. Dans les deux autres sœurs qui suivaient Suzanne, il j avait une différence de taille beaucoup plus sensible qu'entre elle et ses sœurs atnées. On aurait cru qu'il y avait eu là un intervalle de naissance ou une perte de quelqu'un des enfants de la mère. Ces deux jeunes fronts, au lieu de se niveler, n'atteignaient plus qu'aux épaules de Suzanne. C'était comme un degré auquel il aurait manqué quelques marches.
C^ile de mes sœure qui se rapprochait le plus de Suzanne b appelait Césarine. Elle avait seize ans, un an de plus que sa sœur : mais elle n'était pas destinée par la nature à s'élever en jet aussi flexible et aussi majestueux que les deux premières tiges. Plus formée déjà et moins élancée de stature, elle était une de ces plantes qui mûrissent avant le temps. Rien ne rappelait en elle la jeune fille de ces climats et de ce sang tempéré de la famille où elle était née. Quelque chose de méridional et de chaleureux caractérisait sa beauté. Ses cheveux, châtain foncé, étaient moins soyeux au regard, moins souples à la main que ceux de ses sœurs ; ils étaient comme hftlés par le soleil de Naples ou d'Espagne. Ses yeux, presque noirs, tant l'azur en était sombi*e, larges
et à fleur de tête, étaient recouverts par une frange de cils plus longs que ceux d'aucune femme que j'aie vue, excepté en Asie. Son front était raccourci par les cheveux qui poussaient plus bas, comme celui de mon père. Son nez était droit, court, un peu moins effilé que dans notre race: ses lèvres un peu plus modelées montraient, quand elle souriait, des dents d'un émail plus mat, d'une ordonnance plus parfaite et d'une forme plus petite que les nôtres. L'ovale de ses joues s'arrondissait davantage ; sa peau, moins fine et moins blanche , avait les tons chauds et colorés de foyer intérieur que les peintres romains donnent sous leur piuceau aux figures de Judith ou de Sophonisbe, dans la Chasutr de Spicion. Cette carnation n'était pas de la moire, mais du velours de firaicheur et de vie. La voix aussi avait chez elle un timbre plus mâle et des vibrations plus pleines que chez ses sœurs. On eût dit qu'elle parlait la langue de Dante avec l'accent de Sienne ou de Florence. En tout, c'était une jeune fille romaine éclose par un caprice du hasard dans un nid des Gaules, un souffle du vent du midi qui avait traversé les Alpes pour venir animer ce corps, un rayon de la côte de Sorrente ou de Portici, incrusté en chaleur et en splendeur sur un front dépaysé dans le Nord. Sa beauté, bien différente de celle de Suzanne , et bien supérieure en reflet bien qu'elle ne l'égalât pas peut-être en perfection , ravissait par réblouissement. On pouvait contempler à froid les autres : celle-ci enflammait, car c'était un foyer. <5n prédisait qu'à l'Âge de son développement complet et de son rayonnement dans les âmes, elle serait une des beautés les plus prédestinées à embraser les cœurs et à brûler les yeux, les plus fatales au regard qui oserait s'y arrêter. Son caractère, à cette époque, semblait répondre' à ces augures. Elle avait l'attrait soudain, l'abandon naïf, la fougue, robstination, les rébellions, les caprices des âmes de feu de l'Italie, avant qu'on jette un aliment de passion â dévorer â leur flamme. On craignait qu'elle ne donnât plus tard bien des difficultés et bien des peines â notre mère. Ces appréhensions étaient vaines. Tout ce feu extravasé de l'enfance s'amortit dans le