‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 174 sur 269 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

cœur de la jeune fille. Une inclination combattue et vaincue |)ar la volonté de la famille, un mariage de raison et de devoir pieusement accepté en sacrifice d'obéissance filiale, la langueur et la mort dans un climat qui n'était pas celui de son sang, devaient être la destinée de cette sœur, line larme sur du feu, voilà toute Gésarinel J'y penserai jusqu'au tombeau. Elle donnait la main en ce moment à la dernière d'entre nous, une sœur plus petite et encore tout enfant, qu'on nommait Sophie. C'était une figure des bords du Rhin, aux yeux d'une eau pâle , à la chevelure humide de plis, à l'expression méditative, sensible et douce. Elle tournait sans cesse le visage et levait ses yeux sur ma mère, pour deviner et pour obéir à ce qu elle aurait deviné dans ses yeux. Tendresse, ingénuité, obéissance, tous les éléments de son caractère étaient des vertus. Ma mère l'adorait comme toutes les femmes adorent par-dessus tout leur premier et leur dernier enfant, celui qui vient le premier sur leurs genoux pour leur apprendre qu*elles sont mères, et celui qui reste le dernier à la maison pour leur rappeler qu'elles ont été jeunes. Cette faiblesse de ma mère aurait gâté Sophie, si Sophie eût été susceptible d'abuser d'un ascendant de tendresse. Mais Dieu n'avait pas mêlé une imperfection à l'argile dont il avait pétri cette enfant des jours avancés de notre père. C'était Tinnocence la famille : elle en avait le Tîsage et la voix, comme elle en eut plus tard la destinée.

Ma mère , qui me cherchait involontairement des yeux pour se parer de tout son bonheur groupé ainsi autour d'elle à la porte de la maison de Dieu à qui elle reportait tout, me fit un sourire et un signe. Je perçai la foule, je me joignis à mes sœurs et à elle. Mon père nous attendait un peu plus loin. Nous revînmes lentement tous ensemble à -la

maison, accompagnés encore de quelques amis de la famille qui nous accostaient de rue en rue. La foule se rangeait et murmurait des demi-mots d'admiration en voyant cette ipère au milieu de ce charmant cortège qu'elle - s* était lait à elle-même. C'était la Niobé des bords de la Saône avant ses malheurs. Je lisais dans tous les yeux la cordialité et la bénédiction intérieure des physionomies du peuple sur cette belle et sainte femme. Je marchais seul à quelques pas der* rière ce gracieux faisceau de mes jeunes sœurs, dont je voyais les blondes tresses flotter sur leurs robes de même coupe et de même couleur. Le spectacle de ce père et de cette mère ramenant de la maison de prière à la maison de tendresse cette chaîne d'enfants aimés, aimant, heureux et beaux ; de ces amis, de ces parents, de ces voisins, de ces artisans, de ces serviteurs s' associant des yeux, du sourire et du cœur à cette magnificence de nature, dans une famille aimée de tous , me fit une forte impression , qui ne s'eflaça plus. Je comparai, sans m'en rendre compte, cette innocence, cette pureté, cette sérénité de celte mère et de ses filles, cette majesté du père, cette sécurité de la conscience, du devoir et du bonheur, dans ce cercle d'affections vivantes, ainsi resserré autour de la maison de notre berceau, avec lesévaporations, les délires, les plénitudes et les vides désespérés du cœur que je venais d'éprouver tour à tour dans mes premières excursions à travers la vie. Je ne pus m'empécher de reconnaître en moi-même que si Dieu a mis le délire dans les songes, il a mis le bonheur et la paix de Fâme dans les réalités. Une famille vertueuse et tendre est la racine de l'arbre de vie. Quand la branche se détache du tronc, le vent l'emporte aux tourbillons et aux précipices des passions.

Mais bien que je sentisse en rentrant sous le vestibule paisible et sombre de la maison de mon père ce que Ton

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