LIVRE PREMIER
de plaisir et de luxe beaucoup plus qu'homme d'église. Sa maison était un centre de délicatesse, de galanteries, d'élégance et de lettres : arbiter elegantiarum. Il dépensait quatre cent mille livres de rentes ecclésiastiques en munificences et en fêtes. Il écrasait de son luxe la noblesse du pays, qui s>fforçait de rivaliser avec lui de splendeur et qui aurait voulu reffacer.
Il y avait de plus deux chapitres de chanoines nobles qui possédaient des revenus considérables en canonicats, en prieurés, en prébendes, budget territorial immense alors du culte de l'État. Ces chanoines, appartenant en général aux grandes familles de la ville, de la province ou des provinces limitrophes, étaient désœuvrés, riches, amateurs de plaisir et de réunions à la ville et à la campagne, toujours prêts à faire nombre, mouvement et joie dans la société. C'était une permanente garnison de l'Église, composée d'abbés de tout âge et de toutes mœurs, qui recrutait les châteaux et les salons.
Il y avait, en outre, deux maisons de haute noblesse qui dominaient tout et qui égalaient le luxe des princes. L^une de ces maisons était celle du comte de Montrevel, qui n'allait jamais à la cour, et qui mangeait six cent mille livres de rente à Mâcon. Il avait une écurie de cent chevaux de chasse, un théâtre et une musique à sa solde, qui rivalisait avec la musique des Condé à Chantilly.
Il y avait une seconde noblesse peu antique, peu illustre, mais composée de sept ou huit maisons tout à fait locales, qui tâchaient d'égaler en magnificence l'évéque et ce qu'on appelait la noblesse de cour.
Enfin, il y avait une bourgeoisie propriétaire et oisive, vivant de la terre et nullement du commerce ou des professions libérales. Aussi ancienne et plus ancienne même que la noblesse, cette bourgeoisie se confondait entièrement avec elle, dans les mêmes salons, dans les mêmes châteaux, dans les mêmes opinions, dans les mêmes plaisirs. Un titre ou une particule faisait toute la différence.
Til. 25
386 NOUVKLLHS CONFIDENCES.
La Révolution, après avoir dispersé, ruiné, emprisonné ou fait émigrer toute cette société, en avait rejoint de nouveau presque tous les débris depuis la terreur, le directoire et le consulat. Le comte de Montrevel avait seul payé de sa tête son immense fortune et son grand nom. L'évèque était tombé à raumône des fidèles; il vivait du pain d'un de ses anciens serviteurs, qui l'avait recueilli sous son toit, aussi i^igné et aussi serein dans sa misère qu'il avait été jadis magnifique et prodigue dans son opulence.
Les chanoines et les abbés, vivaient de petites pensions du gouvernement et des secours de leurs familles. Les émigrés, pour la plupart jeunes quand ils avaient quitté la France pour Tannée de Condé, avaient retrouvé chez leurs pères encore vivants leurs biens qu'on n'avait pas pu confisquer. La bourgeoisie n'avait perdu qu'un an de sa liberté dans les prisons ; ses biens étaient intacts, ses loisirs et ses mœurs étaient les mêmes qu'avant 89 ; le luxe renaissait ; on bâtissait, on plantait, on se donnait des fêtes à la campagne, des dîners et des bals à la ville ; les années de dispersion et de transes que l'on avait traversées semblaient donner à la vie sociale la fraîcheur de la nouveauté et le prix d'un bien un moment perdu.
Le caractère des habitants du pays se prêtait admirablement à ce genre de vie. Une bienveillance à peu près gêné* raie en fait le fond. Ce caractère est tempéré comme le climat : il n'a pas d'ardeur, encore moins de feu, mais il a une bonne grftce, une intimité de rapports, une égalité «rimmeur, une sorte de parenté générale entre les familles et entre les classes, qui font le charme habituel de la contrée. Le pays n'était donc qu'une sorte de famille dont les diverses branches n'étaient occupées qu'à se rendre ta vie douce poar eux-mêmes, agréable aux autres. C'était un morceau du