‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 181 sur 269 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

faubourg Saint-Germain, moins ses grands noms, ses grands préjuges et ses grands orgueils, relégué au fond d'une pro- \ince.

WVI

Ln salon s'ouvmittous les soirs, tantôt dans Tune de C(*s maisons, tantôt dans l'autre, pour recevoir cette nombreuse et élégante société; des tables de jeu y groupaient tout le monde, à l'exception de deux ou trois retardataires qui, arrivés après les parties commencées, échangeaient à voix liasse quelques mots auprès de la cheminée, et des jeunes personnes assises en silence derrière leurs mères, qui chuchotaient entre elles, comme à l'église ou au couvent, lin ^ilenoe austère et litigieux s'établissait dans tous les salons pendant ces whists ou ces rfversù sempiternels. Le jeu, tout modéré qu'il était, courbait toutes ces têtes, passionnait tous ces esprits d'hommes et de femmes dans un recueillement presfjue grotesque, qui ne se démentait que par des demimots, des expressions de visage et des gestes tour à tour rayonnants ou désespérés. Il s'agissait de cinq sous par fiche, quelquefois moins; mais l'homme est un être tellement passionné qu'il met de la passion aux puérilités, quand il ne peut pas en mettre aux grandes choses. D'ailleurs, le jeu des soirées dans ces salons était une habitude d'ancien régime à laquelle on tenait par respect pour les traditions d'un autre UMiips. Le jeu avait tout le sérieux d'un devoir de bonne compagnie, qu'il fallait accomplir ou se déclarcr homme mal ••Ie>é, femme inutile; les cérémonies religieuses du matin, à l'église, n'étaient pas imposées ni suivies avec plus de solennité. On était méprisé si on le négligeait, estimé et recherché si on y excellait. Je me souviens de cinq ou six hommes de la dernière médiocrité dont on ne parlait qu'en inclinant 1.1 tête, parce que, disait-on avec plus de respect qu'on n'en aurait eu pour un grand artiste, ils jouaient supérieurement

le boston et le reversis. On vivait et on mourait très-bien sur cette réputation. Ma mère et mes tantes m'encouragèrent de leur mieux à la mériter, à me rendre utile et agréable aux mat tresses de maisons en faisant le quatrième de quelque table boiteuse de joueuses et de joueurs dépareillés; elles échouèrent. Quoique très-complaisant de mon naturel, je ne pus jamais supporter l'insupportable ennui de manier deux heures par jour des cartes toujours les mêmes dans mes mains, n'ayant pour horizon de mon esprit et pour diversion de mon cœur que ces abominables figures de rois, de reines et de valets bariolés à jeter les uns sur les autres dans cette mêlée de morceaux de carton, sur un tapis vert, pour les ramasser ensuite et recommencer le même exercice jusqu'à ce que la pendule sonnât la délivrance de mon esprit! Il fallut y renoncer. Ma patience, ma bonne volonté, ma jeunesse, ma figure, n'y firent rien. Cela me fit mal noter dès mon début dans Testime des vieilles femmes qui gouvernaient majestueusement ce monde de cartes, de fiches et de jetons. Leurs figures se glacèrent et se rembrunirent pour moi. L'obligation d'accompagner régulièrement chez elles ma mère et mes sœurs atnées devint pour moi un supplice quotidien. J'abrégeais le martyre en m' échappant après les parties commencées.

Il y avait un seul salon où l'on ne jouait pas, et qui s'ouvrait tous les soirs à un petit nombre d'habitués et d'amis i

de la maison : c'était le salon de mon oncle. J'y allais le i

soir avec beaucoup moins de répugnance que le matin. |

C'était un petit cercle intime , politique , littéraire, scienti- i

fique, où l'esprit stagnant d'une petite ville participait du moins, le soir, au mouvement des idées, des faits et du temps. Mon oncle, homme de connaissances très-variées et d'une causerie très-souple à toutes les ondulations d'uoe

Page 1