LIVRE PREMIER. 3S
soînfe oisive, était le centre de ce salon. Les femmes n'y paraissaient jamais ; les huit ou dix hommes qui y venaient assez régulièrement tous les jours y étaient attirés les uns vers les autres, et tous vers le maître de la maison, par cet attrait involontaire et naturel qui entraîne les pas à l'insu de la volonté là où l'esprit se trouve bien. Il n'y avait d'autre rendez-vous que ce plaisir réciproque et cette conformité de f^oûts, d'études, d'opinions, rehaussée par une complète liberté de discours. C'était, en général, tout ce que le pays comptait d'hommes éminents, intéressants ou spirituels, dans tous les rangs de la société. On n'y reconnaissait d'autre aristocratie que celle de l'intelligence et du goût. J'ai vu bien des salons dans ma vie de voyageur, de diplomate, d'homme du monde, d'homme politique ou d'homme do lettres; je me souviens toujours de celui-là comme d'un modèle accompli de réunion, et les principales figures qui s'y dessinaient en demi-cercle, en face du feu, sont restées pétriOées avec leurs costumes, leurs physionomies, leurs sons de voix, leurs gestes, leurs attitudes et leurs différentes natures d'esprit, dans ma mémoire et dans mes yeux.
C'était d'abord un vieil abl)é vénérable et vénéré dans la province et au delà, avec une perruque fauve, une longue et grave figure de parchemin, une loupe énorme sur la lèvre inférieure, une pose de commandement, une voix de siècle sortant du fond d'une bibliothèque où l'on remue des in-quarto poudreux. Il s'appelait l'abbé Sigorgne ; il avait occnpé, avant la Révolution, quelque haute et souveraine fonction sur les prêtres du diocèse, dont j'ai oublié la nature et le nom. Il avait beaucoup écrit, et entre autres un livre intitulé je Philosophe chrétien, qui a encore une réputation de séminaire et de théologie. Il était prodigieusement savant dans toutes ces choses que personne ne se soucie de savoir
:m NOUVELLES CONFIDENCES.
aujouixl'hui : blason, droit canon, questions de bénéûc^'s ecclésiastiques, questions de casuistes, etc.; mais il cultivait en outre avec succès les mathématiques, les sciences naturelles, la chimie. Les prêtres de ce temps-là ne ressemblaient en rien à ceux d'aujourd'hui ; ils étaient du monde : ceux de ce temps-ci sont du sacerdoce seulement ; c'est mieux, mais c'est autre chose. L'abbé Sigorgne avait été toujours du monde le soir, tout en étant de la science et de l'Église le matin. Il avait voyagé, il avait habité longtemps Paris, il y avait été docteur en Sorbonne-, il avait fréquenté les salons de M"« du Défiant et de M""' Geoffrin ; il y avait connu les écrivains et les philosophes du dix-huitième siècle. Ses rapports avec d'Alembert et Diderot n'avaient altéré en rien ses opinions religieuses. Il discutait avec eux sans les haïr, mais sans leur rien céder de ses convictions. Son caractère était une de ces trempes sur lesquelles tout glisse sans altérer le tissu de l'acier : doux au contact, ferme à frapper. Il avait eu avec Voltaire une correspondance el avec Jean-Jacques Rousseau une discussion imprimée dans laquelle le philosophe de Genève ri le philosophe de Mâcon s'étaient combattus en présence du public avec talent, politesse, dignité, estime mutuelle. L'abbé Sigorgne était naturellement fier de cette lutte avec un si célèbre advei^iir. S'êlre mesuré avec Jean-Jacques Rousseau était une gloire même pour un orthodoxe et pour un vaincu. Il rejaillissait de tout cela une haute considération sur le nom de l'abbé Sigorgne dans son ordre et dans le pays. Sa vertu rehaussait encore sa renommée et sa vieillesse. Il donnait le matin, gratuitement, et pour le progrès seul de la science, des leçons dans sa bibliothèque aux jeunes gens d'espérance. M. Mathieu, dont le nom illustre à son tour la science et le pays où il est né, fut un de ses disciples. L'abbé Sigorgne, malgré ses quatre-vingts ans passés, causait avec cette indulgence, seconde grâce de la vieillesse presque aussi touchante que la grftce de la jeunesse ; car, si l'une est une timidité, l'autre est une condescendance : toutes les deux intéressent. On l'écoutait avec déférence. Sa conversation était abondante