‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 183 sur 269 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

comme UD livre, divisée et distribuée comme un sermon; on y sentait le professeur écouté; mais il mêlait à l'enseignement une grande varité d'anecdotes sur les femmes et les hommes célèbres du dernier siècle, qui réveillaient puissamment Tattention. Il déridait aussi l'entretien par des citations de ses poésies et de ses couplets de société, essais malheureux qui sont restés dans ma mémoire comme les fameux vers de Malebranche. Il est presque impossible de faire comprendre à un savant que la poésie n'est pas la rime. L'abbé Sigorgne, qui mourut longtemps après, laissa son nom à la rue de la ville qu'il avait habitée. Quand on n'a pas de famille, c'est quelque chose que de donner son nom à des pierres.

Ln autre abbé, nommé l'abbé Bourdon, figurait tous les soirs dans le salon de mon oncle. Abbé de cour, ancien grand vicaire, homme de table et de boudoir dans sa jeunesse, homme d'aventures ensuite pendant une longue émigration, il avait fréquenté les salons du cardinal de Bernis et de M*^ de Pompadour plus que les salles de la Sorbonne. Gros, court, joufllu, goutteux, d'une figure qui avait dû être aussi agréable que spirituelle, il y avait en lui de l'abbé de Ghaulieu plus que du prêtre martyrisé par une révolution pour sa foi. Mais le temps et \fi décorum des émigrations et des spoliations de bénéfices subies pour son état, lui en donnaient le maintien et la gravité. 11 ne Foubliait que dans la chaleur de la conversation et dans l'espèce d'enthousiasme que lui inspiraient le monde élégant et la bonne chère. Là, tous ses souvenirs de Paris, de cour, de noms historiques, d'exilés illustres , se répandaient avec des flots de récits étincelants de sa mémoire. On comprenait qu'il eût été quinze ou vingt ans avant un des abbés les plus recherchés de ces salons de Versailles et de Paris ou son âme vivait toujours. Les dévotes

39i NOUVELLES CONFIDENCES.

ne Faimaient pas, comme un fâcheux vestige de rancien sacerdoce, mauTais à produire dans le nouveau. Mais son caractère, son habit et son orthodoxie (rfficielle, prouvée par la persécution , les forçaient au ^ence, et il finissait par obtenir les apparences de la vénération. 11 m'aimait beaucoup, et je ne me lassais pas de Técouter raconter un monde sur lequel le rideau de la Révolution s'était tiré, et dont il restait un des plus légers, des plus gracieux et des plus spirituels acteurs.

Un homme, mystère pour tout le monde, même pour mon oncle, qui le recevait tous les soirs, venait régulièrement à ces réunions. Cétait un vieillard aussi, mais ud vieillard vert et fort, dont on supposait plus qu'on ne devinait les années. Sa physionomie était scellée comme un testament à triple sceau. Les yeux seuls étaient entr'ouverts plus pour observer les pensées d'autrui que pour laisser lire dans les siennes. Son attitude était gênée et contrainte: on voyait qu'il se sentait mal à sa place dans un monde supérieur à lui par la fortune et par la naissance. Ses habits étaient pauvres, négligés, presque sordides ; il paraissait suscei>tible et fier naturellement ; mais, comme le cynique d'Athènes visitant Platon, il foulait le tapis d'orgueil du maître par un orgueil plus grand encore. Tout son passé était une énigme. On ne savait ni quelle était sa famille, ni quelle était sa patrie. On savait seulement qu'il vivait Fhi^er dans une mansarde d'un quartier pauvre de Màcon, ayant pour toute société un chien, une chèvre et quelques libres. La chèvre le nourrissait, le chien Faimait, les livres l'entretenaient des siècles et du monde. L'hiver écoulé, il allait vi\Te dans un village des montagnes du Maçonnais, appelé Bussières, à côté de Milly, chei deux demoiselles d'un âge déjà mûr, aussi solitaires et aussi étranges que lui. Personne n'entrait jamais ni dans leur petite maison aux volets toujours demi^os, ni dans leur jardin entouré de hautes murailles. Quand je passais à cheval par un petit sentier qui longeait cet enclos, et que je m'élevais sur mes étriers pour voir dans le jardin, f aperce-

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