‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 184 sur 269 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

vais quelquefois ces trois sauvages civilisés groupés avec leurs animaux, ramassant de l*herbe pour la chèvre, ou lisant au soleil sur le gazon d'une allée. On avait une impression de mystère inexplicable en regardant cette maison. Était-ce une parenté ? Était-ce une liaison ? Était-ce une secte ? Lés voisins, même les plus rapprochés et les plus curieux, n'ont jamais pu le deviner.

Ce vieillard s'appelait M. de Valmont. Il parlait rarement, mais il parlait avec une maturité de sens, une connaissance des choses et une propriété de termes qui faisaient faire silence dès qu'il entr'ouvrait les lèvres. Il ne cachait pas iiu'il avait été employé dans de hautes missions diplomatiques secrètes par les ministres de Louis XV, et peut-être par ce roi lui-même, qui avait une diplomatie en dehors de ses ministres; on savait aussi qu'il avait habité Gonstantinople, rilalie, et surtout la Russie et la Prusse.

11 racontait le grand Frédéric, aussi bien que Voltaire et h's philosophes de la colonie de Potsdam pouvaient le raconter eux-mêmes. La conversation ne tombait jamais sur ce roi, sur ce temps, sur cette cour, sans que M. de Valmont rintéressât et l'enrichit aussitôt des récits les plus intimes et les plus neufs. C'était une chronique vivante des soupers philosophiques du roi de Prusse, des amoui^ babyloniens de la grande Catherine, et des mœurs mêmes du sérail. Quant à la politique de la France et du moment, il n'en parlait jamais. On était à une époque de réaction religieuse et aristocratique de l'opinion contre les principes de la révolution française, envoyait à' sa physionomie, à son silence et à son sourire mal contenu, quand la conversation tombait sur ce sujet, qu'il était resté ferme dans la philosophie de sa jeunesse, et qu il avait intérieurement pitié de ce commencement du dix-neuvième siècle, qui répudiait tout l'héritage du siècle précédent, sans choisir entre la liberté et la servitude , entre la raison et l'impiété.

On Fécoutait avec intérêt, mais avec une certaine déOance. Quelques personnes avaient d'abord reproché à mon oncle de l'admettre à cette intimité d'entretiens très-

:m NOUVELLES CONFIDENCES.

libres sur le gouyernement ; elles craignaient qu'il ne fût un observateur politique soldé en secret par la tyrannie ombrageuse de Bonaparte. Sa mort, qui arriva peu de temps après, prouva bien que ces soupçons étaient des chimères. Je le vis mourir à l'hôpital de Mâcon, sur un grabat, ayant toute sa richesse sur une chaise au pied de son lit, avec son chien blanc. Mon oncle m'y conduisit ; il allait lui offrir un asile et des secours. M. de Valmont refusa tout avec des larmes de reconnaissance, mais avec la dignité fière d'an stoïcien. 11 me pria seulement, comme le plus jeune, d'avoir soin, après lui, du pauvre animal qui lui tenait compagnie jusqu'à Tagonie. Il y touchait: il mourut W surlendemain.

Un des hommes les plus remarquables de cette société du soir était un gentilhomme franc-comtois, marié à Mâcon, nommé M. de Larnaud. C'était un homme d'une taille colossale et d'une voix tonnante, quoique d'une physionomie très-intelligente et très-douce ; un ancien Germain aux cheveux blonds et aux yeux bleus, plongé dans la civilisation moderne. Je n'ai jamais vu réunies dans une même nature et à plus grandes doses deux qualités qui, ordinairement, sont exclusives l'une de l'autre : l'érudition de l'esprit et la fougue de l'imagination. 11 savait tout, et il passionnait tout. Jeune, riche et oisif au moment de la Révolution, il s'y était précipité avec les délires d'une belle âme eni^xée de ses espérances pour l'humanité. Il avait brûlé ses vaisseaux alor» avec le trône, l'aristocratie, les superstitions du passé. U n'avait pas été jusqu'au crime, parce qu'il était la consdence, la vertu désintéressée et l'humanité mêmes ; mais il avait été jusqu'aux vertiges, et l'on citait encore dans le paj^ et à Paris les exaltations d'actes et de discours qui avaient signalé son fanatisme de cœur dans les premières cérémonies popu-

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