‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 185 sur 269 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

laires de 80, de 90 et de 91. Homme de bonne foi, il ne les reniait pas; une âme comme la sienne, qui n*a rien à cacher, n*a rien à désavouer. 11 disait simplement, comme le poète Ufieri, témoin des orgies sanglantes de 1793 : « Je connaissais les grands, je ne connaissais pas le peuple. Je me repens d'avoir cru les hommes meilleurs qu'ils ne le sont. Si c'est un crime, c'est le crime d'une âme honnête! »

C'était l'âme de M. de Larnaud. Aussitôt après le 10 août et les persécutions contre la famille royale, il s'était rangé avec la même passion du parti des victimes. Il s'était lié avec les Girondins, avec M"* Roland, avec Vergniaud surtout, pour partager leurs dangers et leur gloire. 11 était intarissable sur ces hommes que la Révolution avait dévorés parce qu'ils osaient lui disputer ses crimes. 11 était resté fidèle à U*urs doctrines de sage et pure liberté. Il ne gémissait pas sur leur échafaud, qui était leur piédestal pour l'histoire, mais sur le vote de quelques-uns d'entre eux, contre leur conviction, de la mort du roi pour sauver le peuple. Il savait qu'on sauve souvent une nation par un martyre, jamais par un crime. C'est iM. de Larnaud qui a le premier imbu mon imagination de ces grandes scènes, de ces grandes physionomies, de ces grands noms, de ces grandes éloquences de la seconde période de la Révolution, à laquelle il avait participa*, qu'il peignait en traits de feu, et que je devais peindre moi-même longtemps après dans une page d'histoire : Les (firoiulins.

11 n^avait pas moins d'enthousiasme pour la littérature et pour la poésie que pour la politique. Compatriote et camarade de Rouget de Lisle, auteur de la Marseillaise, ami et admirateur de Nodier, de Chénier, de Delille, de Fontanes, assistant à toutes les séances des académies, membre de tous les cercles, suivant tous les cours, visiteur de tous les salons, assidu â tous les théâtres, c'était l'éponge intelligente des deux siècles, mais une éponge qui retenait tout, une mémoire qui ne perdait rien, une expression et un geste qui taisaient tout entendre et tout revoir: prose, vers, anecdotes, physionomies, discours, scènes, citations-, on retrouvait l'an-

tîquité, le passé, le présent dans son entretien; on n'avail qu'à feuilleter. Dictionnaire universel relié sous forme humaine, toute la cendre de la bibliothèque d'Alexandrie contenue dans le crâne d'un homme vivant! Il remplissait à lui seul ce salon. Il m'aima promptement à cause de ma jeunesse, de ma curiosité, de mon attention à l'écouter, de l'enthousiasme que sa passion allumait dans mon regard. Bien qu'il eût trente ans d'avance sur moi dans la vie, il me croyait de son âge et je me sentais du sien, car il était de ces natures qui ne vieillissent pas, même dans leur caducité, et j'étais de celles qui devancent la vieillesse par la réflexion. Il me traitait en égal d'années et d'intelligence. Il venait souvent, le matin, achever dans ma chambre la conversation de la veille. Il se livrait plus librement, alors, à son inspiration intime ; il découvrait les cendres de son enthousiasme pour les grands hommes et les grandes choses du commencement, de la Révolution, qu'il osait moins soulever chez mon oncle, en présence de mes tantes pieuses et de quelques gentilshommes royalistes et émigrés. Le philosophe réapparaissait sous l'homme du monde. Son antipathie contre l'Empire et contre cette oppression muette de la pensée, éclatait en foudres de paroles qui grondaient éternellement dans son sein. II me récitait les imprécations de Chénier et celles de Nodier contre le mutisme de l'époque :

Que le vulgaire s'humilie Sous les lambris dorés du palais de Sylla , Au-devant du char de Julie, De Claude ou de Caligula! etc., etc.

II me continua la même amitié jusqu'à ses derniers jours, et sa mémoire est une de celles qui me repeuplent de plus de souvenirs et de plus de regrets les rues maintenant désertes pour moi de cette petite ville, qu'il animait de son pas et qu'il remplissait de sa voix.

A côté de lui s'asseyaient ordinairement, dans le même salon, deux habitués d'un caractère et d'un entretien égale-

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inent attachants pour un jeune homme. Celaient deux émijîrés, officiers de marine.

L*un était le marquis Doria, qui fut plus tard longtemps et honorablement député de MÂcon. Nature italienne par la fécondité Ja mobilité, Télocution, l'abondance; française par la franchise, la noblesse, la cordialité, le désintéi*essement, le patriotisme. Il parlait beaucoup, il causait bien, il écoutait mieux ; il lisait immensément, il jugeait avec réserve et avec froideur. C'était un de ces esprits justes, fins, éclectiques, olwervateurs des convenances, même en matière d'idées, qui n'osent rien seuls et qui ont besoin de sentir leur pensée dans beaucoup d'autres têtes pour la professer tout haut. On pourrait dire d'eux que ce sont des hommes de bonne compagnie dans la société des intelligences; ils écoutent, ils regardent, ils lisent leur journal le matin et se laissent rédiger leur opinion comme ils se laissent couper leur habit par leur tailleur. Cette réserve d'esprit venait, chez le marquis Doria, de modestie et non de stérilité; c'était un homme d'un commerce très-lettré et très-agréable : une bonne fortune de tous les soii-s dans une ville écartée du centre. Son caractère était plus charmant et plus sûr encore que son esprit : la chevalerie antique dans la grâce moderne, les formes de cour sur un fond de vertu. II n'avait jamais été révolutionnaire. Sa naissance et son titre de chevalier de Malte le rangeaient dans la haute aristocratie. Mais il comprenait parfaitement que l'avenir dépouillait les aristocraties immobiles et héréditaires comme l'arbre son écorce, et que . s*il y avait un préjugé légitime et favorable pour les noms, il n*y avait plus de rang que pour les esprits. Comme royaliste constitutionnel, il partageait la haine d'opinion de cette société contre l'Empire.

L'autre était un de nos parents et un de nos amis les plus intimes, camarade du marquis Doria dans la marine, émigré à dix-huit ans comme lui, ayant vécu pendant longues années de cette vie d'aventures et d'émigré qui aiguise l'es* prit, assouplit les idées, diversifie les mœurs, et donne à la vie d*un simple gentilhomme de province l'originalité et

l'intérêt d'une odyssée. Il s'appelait M. de Saint-L (J'ef-

Éace le nom parce qu'il vit encore.) Sa conversation avait la variété et le pittoresque des récits de camps, de voyages, de navigations, de fortunes et d'infortunes diverses dans les péripéties des longs exils. Soldat, marin, courtisan, voyageur, marchand, il avait eu tous les rôles à l'étranger en un petit nombre d'années. Il racontait avec imagination; il savait l'Europe des salons, des armées et des cours, comme on sait sa rue. Ses récits, quelquefois brodés, toujours intéressants, entrecoupaient à propos les discussions littéraires ou politiques. Il, était l'épopée courte et accidentelle de ces dialogues. En outre, il était d'une belle figure, encore jeune; ii lisait avec intelligence et avec sentiment; il savait par cœur les tragédies de Racine et de Voltaire; il les déclamait à l'imitation des plus grands acteure. On pouvait soupçonner que, parmi les talents divers qu'il avait exercés pendant son émigration, pour se soustraire à l'indigence de l'exil, celui de lecteur ou de récitateur de poésie française dans les cours d'Allemagne avait été une des ressources de son esprit

Le reste de celte société se composait d'autres parents ou amis de la maison qui se choisissaient d'eux<mémes par la conformité d'opinions, de goût pour la conversation sérieuse, pour la littérature, la science ou l'art. Deux û-ères, émigrés rentrés, cousins de la famille, M. de Davoyé et M. de Surignj , tous deux distingués, le premier par l'esprit cultivé et par la passion politique, le second par un rare talent de peintre, y venaient assidûment. Tous les hommes éminents du pays dans le barreau, dans la médecine, dans l'agriculture, qui cultivaient en même temps leur esprit, ou qui aimaient cette culture dans les autres, étaient admis et l'echerchés dans ce salon. C'était une oasis dans cette aridité des sociétés de province, un souvenir vivant de ces réunions d*hommes lettrps. oisifs et insouciants de la vie vulgaire, que Boccace moulre rassemblés par attrait ou par hasard dans quelque ville de la Toscane, autour de Florence ou de Fiesole.

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