‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 186 sur 269 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

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Quoique je n'y jouasse, à cause de ma jeuncss3, aucun autre rôle que celui d'auditeur timide et silencieux, on coni;oit que ces heures de soirées ainsi passées à entendre des hommes distingués parler librement de toutes choses, me consolaient un peu de la tristesse de la résidence et de la journée. J'y puisais de plus ce sentiment d'opposition raisonnée à l'opposition brutale du gouvernement militaire, ri»tte indépendance d'idées et cette dignité de résistance sans faction aux partis triomphants, qui étaient l'âme de ces entretiens, comme ils étaient l'âme de mon, père et de mon oncle. L'ennui me ressaisissait à la porte.

L'ennui était alors le mot de ma vie, le mal incurable de mon âme. Je ne sentais plus tant la douleur, elle avait brûlé en moi toutes les fibres sensibles. Mon cœur s'était ossifié, du moins je le croyais ; mais je sentais le vide, un ^ide que rien ne pouvait remplir, un vide si profond et si «aste qu'il aurait englouti un monde. Je n'aimais rien, je ne voulais rien aimer, je n'avais rien â aimer d'amour. L'absence totale d'intérêt dans ma vie habituelle était telle, pendant ces mois de printemps et d'été passés ainsi forcément à Mâcon, que je cherchais inutilement les moyens les plus puérils et les plus mécaniques de passer les heures étemelles.

Il y avait à l'hôpital de la ville un vieil émigré infirme, ancien camarade de mon père dans son régiment, rentré depuis peu de temps d'Angleterre. Il était privé de l'usage de ses jambes; il n'avait pour toute fortune qu'une petite

pension que lui faisait sa famille pour son entretien et pour celui d*un vieux domestique, son compagnon d'émigration et de malheur. Il s'appelait le cheTalier de Sennecey. Mon père, qui Taimait beaucoup, jn'y mena un jour. Son isolement m'intéressa, j'y retournai. Il était simple d'espnt, comme un soldat qui n'a connu de la vie que son cheval et son sabre; mais il était sensible, bon, affectueux. 11 me recevait comme les solitaires forcés, désertés du monde, reçoivent ceux qui viennent par charité ou par amitié diversifier un peu leur solitude. On voit sur leur visage se répandre le rayon intérieur de leur joie secrète. On sent le plaisir qu'on leur fait, on s'attache soi-même à eux par le bonheur qu'on leur apporte. Je m'attachai ainsi à ce pauvre homme.

Tous les jours, après le dîner de famille et après une promenade solitaire derrière les monotones jardins de cet hôpital, j'y entrais; je traversais les files de convalescents assis sous le portique, j'entrevoyais les longues rangées de lils blancs des salles et la lueur éternelle des cierges qui brûlent au centre de l'édifice, sur l'autel qu'on aperçoit de tous ses rayons; je montais le large et sonore escalier, où je rencontrais les sœurs hospitalières dans leur costume de pieu\ service; je suivais un immense corridor à l'extrémité duquel se trouvait la petite porte de la cellule du pauvre chevalier.

Je le trouvais assis à côté de sa fenêtre, devant son établi d'horloger, comme ces chartreux dont j'avais visité autrefois la petite chambre, le petit jardin et le petit laboratoire: diversion obligée de Thomme qui a besoin, sous peine d'ennui mortel, de travailler ou de corps, ou d*esprit, ou des deux, tour à tour; c'est sa loi.

Le chevalier de Sennecey, pour vivre à Londres pendant une longue émigration de douze ans, avait appris l'état de bijoutier et d'horloger. Il y avait ajouté l'état de toumeun afin de faire lui-même les boites, les tabatières, les écrins, les étuis des portraits qu'il montait, des montres qu'il fabriquait. Il était adroit et patient comme un homme qui. ayant perdu la faculté de se servir de tous ses membres, concentre dans ceux qui lui restent tout ce qu'il a d'activité

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