LIVRE PREMIER
et d'énergie. Son travail l'avait largement soutenu à Londres, et il avait même soutenu, du seul travail de ses mains, plusieurs de ses compagnons d'infortune doués de moins de talent et de moins de bonheur que lui.
Depuis qu'il était rentré en France, rappelé par cet attrait irréfléchi du pays qui devient malaise chez le Français, et qui ne lui permet presque jamais de jouir de son bien-être sous un autre ciel, le chevalier de Sennecey avait continué son état. Mais il l'exerçait gratuitement pour les sœurs de l'hôpital, pour les malades, pour ses amis et ses connaissances dans la ville, qui empruntaient ses talents d'horloger ou de bijoutier. Il passait sa journée entière à démonter, à remonter des pendules, des montres, à encadrer des miniatures, Â tourner en métal ou ivoire des ornements ou des parures de femmes. Il prenait son métier au sérieux, bien que ce métier ne fût plus pour lui qu'un divertissement; il allégeait sa solitude. De temps en temps, un vieux camarade d'émigration ou de régiment venait charitablement passer une heure avec lui, pour causer de l'armée de Condé, du comte d'Artois, du duc d'Enghien, ou du prince régent d'Angleterre, la providence des émigrés.
L'attrait que j'éprouvais pour cet excellent homme, le sentiment des heures de distraction que ma présence et ma conversation lui donnaient, et enfin le désœuvrement qui met les pas de demain sur ceux d'hier, me ramenaient régulièrement tous les jours à l'hôpital. A force de voir limer la lime, serrer l'écrou, tourner le tour, pivoter le poinçon, grincer la scie d'acier, je voulus travailler aussi moi-même. Le chevalier m'enseigna l'horlogerie et le tour. Je maniais ses outils sous sa direction, je préparais, je dégrossissais le bois ou le cuivre ; il y donnait le dernier fini. Nos conversations, bientôt taries une fois qu'il m'eut dévidé l'écheveau de ses souvenirs un peu monotones, se soutenaient ainsi à peu de frais, grâce à notre commune occupation. On n'entendait dans sa chambre que le bruit uniforme de la corde à boyau qui sifflait sur la poulie du tour, le frottement de la rftpe ou du polissoir sur le bois, les coups réguliers du petit marteau TU. 26
d*acier sur For ou sur Fargent concaye des bottes de montrès, quelques mots rares et courts échangés entre nous, ou le chant à demi-voix de l'homme qui distrait son oreille en se servant de ses mains. Notre atelier, au midi, éclairé d'une large fen(ilre à balcon, était inondé de lumière et retentissaii d'un murmure de vie. Ce travail, ce murmure, cette lumièrp, cette monotonie occupée, ce pauvre infirme soulageant ses maux et abrégeant ainsi sa journée par la fatigue, m'apaisaient et m'assoupissaient à moi-même mon propre enoai. J'avais fini par prendre une véritable amitié pour le cheva- Her. Il était devenu une des heures de ma journée. J\ dînais quelquefois, comme le compagnon avec le maître. Ces dînei's, servis à l'heure du repas de l'hospice et tirés de la marmite commune, consistaient toujours et uniquement en deux rations de bœuf bouilli, sec et maigre, coupées carrément en deux petites tranches, comme celle de l'ordinaire du soldat; des fruits secs et une bouteille de vin de rhôpital complétaient le repas. Nous nous remettions à l'ouvrage aussitôt après. Quand le jour baissait, nous rangions avec soin rétabli, les outils dans les tiroirs; je balayais les copeaux de bois ou les limailles de fer qui jonchaient le plancher, et nous causions un moment. Tout l'esprit du chevalier était dans son cœur. Excepté des sentiments et des aventures, il n'y avait rien à en tirer. Mais c'est avec cela qu'on fait les épopées. Tout homme simple est un poème pour qui sait le feuilleter. L'intérêt est dans celui qui écoute, bien plus que dans celui qui raconte. Il ne m'ennuyait jamais.
Qu'on se figure cependant un jeune homme de vingt ans, ayant déjà goûté des calices, épuisé des ivresses et des larmes de la vie, fermentant d'imagination, consumé de passions ou à peine écloses ou mal éteintes, dévorant le monde par la pensée et réduit, pour toute occupation de ses journées, à tailler des morceaux de bois et à limer des morceaux de métal dans l'atelier d'un vieil invalide, sans autre charme d'esprit que son malheur et sa bonté!