LIVRE PREMIER
J^avais un autre ami cependant que je ne pourrais jamais oublier, tant il m'aimait et tant il descendait.avec indulgence et arec grâce du haut de ses années pour se placer au niveau de ma jeunesse.
C'était un vieillard beaucoup plus âgé que le chevalier de Sennecey, le plus jeune et le plus gracieux vieillard que j'aie jamais vu dans ma vie. Il était l'amour, l'adoration de toute la ville, et greffé pour ainsi dire par sa bienveillance tendre et universelle sur toutes les familles, dont il semblait être niembre par le cœur, bien qu'il y fût tout à fait étranger par la parenté. Il avait été l'ami et le mentor de mon père dans ses plus jeunes années. Il avait plus de quatre-vingts ans. 11 n'avait jamais été marié. Il vivait seul d'une rente viagère de quelques mille livres dans une médiocrité élégante et dans ce luxe d'arrangement et de bien-élre habituel aux célibataires. Il avait été très-beau et il l'était encore, car c'était une de ces beautés de sentiment qui subsistent tant que le cœur envoie un rayon de bonté sur la figure. Riche, indépendant, recherché du grand monde, aimé des femmes dans sa jeunesse, il avait généreusement et noblement prodigué de bonne heure une assez grande fortune à ses amitiés, à ses amours, à ses voyages. Il s'était arrêté à temps sur les limites où la fortune qui finit touche à la ruine qui commence. Il avait placé le peu qui lui restait à fonds perdu. Il s'était arrangé une jolie retraite dans un petit appartement, sur un petit jardin, au centre de la ville. Il y vivait, le matin, dans sa bibliothèque, sauvée tout entière de ses désastres; le jour, en visite chez ses innombrables amis; le soir, dans les salons ouverts de la ville; l'été et Tautomne, dans les maisons de campagne des environs. Il s'appelait Blondel. Il avait une chambre marquée de son nom dans tous les châteaux, un
couvert à toutes les tables dans les réunions de famille. C'était rhôte recherché de tout le monde. Les enfants mêmes le connaissaient.
'Il m'avait aimé tout petit. Quand je revins de collège, de Paris, de voyage, il m*aima davantage encore. Ma figure lui plaisait parce qu'elle lui rappelait, disait-il, celle qu'il avait à mon âge. Il bâtissait d'avance de grandes espérances sur mon avenir. Il déplorait l'obstination de mon oncle à me retenir oisif dans cette prison domestique d*une petite ville. Il aurait voulu qu'on m'ouvrit l'horizon de la vie active. Il me croyait capable d'agrandir dans la carrière militaire, la seule qui fût alors, la modeste considération de mon nom. Il gémissait de me voir m'éteindre entre quatre murs. Sa bourse m'était ouverte, toute tarie qu'elle fût, toutes les fois que j'avais un voyage à faire, un ouvrage à me procurer. Sa bibliothèque était la mienne; j'y passais des matinées avec lui. Il me gardait souvent à dîner ; il m'entretenait avec cette confiance sérieuse d'un homme qui oublie l'inégalité qu'une diflérence de soixante années met entre les esprits. Mais il était pour moi un livre charmant, et, qui plus est, un livre aimant. Les heures, avec lui, ne me paraissaient jamais longues. Il n'avait* rien du découragement et de la morosité de l'âge avancé. C'était un Aristippe de la vie humaine, toutes les années lui convenaient. Il ne voyait que le côté favorable des choses et des caractères. La nature avait complètement oublié le fiel dans la composition de son être. Optimisme vivant, sa philosophie, qu'il entretenait par ta lecture et par la réflexion, était celle du dix-huitième siècle, tempérée par un grand sentiment de la Providence, philosophie qui s'en rapporte au créateur de la créature, et qui a pour morale le quod decet des anciens, la convenance, cette morale de ceux qui ne veulent rien choquer. En politique, il était indifférent; il ne croyait pas qu'un système valût ta perte d'un ami. Tel était le charmant vieillard qui vécut encore douze ans après l'époque dont je parie, et qui reflétait sur moi la douce lueur d'un autre siècle. La poésie de ta vieillesse ne m'a jamais mieux apparu qu'en lui: une vie qui