‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 189 sur 269 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

se couche dans la même sérénité et dans la même rosée où elle s* est levée à son matin.

Voici ce qu'était alors cette charmante petite ville : mon oncle, Fabbé Sigorgne, M. de Larnaud et cinq ou six hommes lettrés du pays y avaient, récemment encore, jeté les fondements d'une institution de nature à y accroître et à y perpétuer le goût des sciences, des arts et de la haute littérature. Ils y avaient institué une académie. Cette académie avait donné un petit centre et un motif d'activité locale à tous les talents épars et oisifs de la ville et de la province environ^ nante. Tous les mois, les trente ou quarante membres de cette académie se réunissaient en séance, dans la bibliothèque de la ville, lisaient des rapports, des recherches, des projets d'amélioration agricole, se donnaient des motifs de travail, de discours, de compositions littéraires, quelquefois même de poésie. Une douce émulation s'établissait ainsi entre ces hommes que l'inertie aurait stérilisés. Ils ne s'exagéraient pas l'importance de leurs travaux, ils ne visaient à aucune gloire extérieure , ils tiraient le rideau de la modestie sur eux. Ils avaient pour mot d'ordre : u Le beau, le bon, l'utile, désintéressés. »> Cette institution, qui commençait et qui a conservé longtemps le même esprit, s'est illustrée depuis par l'adjonction successive de plusieurs noms éclatantSj et par une succession non interrompue d'hommes d'élite. En les groupant, il n'est pas douteux qu'elle ne les ait multipliés. L'Académie de Mâcon a remplacé pendant plusieurs années cette Académie de Dijon, foyer littéraire de la Bourgogne, berceau du nom de J.-J. Rousseau et de Bnffon.

Malgré mon inexpérience et mes années, mon oncle voulut m'y faire recevoir. On m'y reçut sous son patronage, ià cause de lui et non à cause de moi. J'y fls un discours de

réception, ma première page littéraire publiqae, sur les avantages de la communication des idées entre les peuples par la littérature. J'ai retrouvé, il y a peu de temps, le manuscrit de ce premier discours, et je l'ai brûlé après ravoir relu, pour bien effacer les traces du chemin banal par où j'avais conduit ma pensée. Depuis j'ai été un membre peu assidu, mais fidèle, de ce corps littéraire qui avait daigné m'accueillir par anticipation sur le temps et sur la renommée. Je lui devais plus que des heures de gloire, je lui devais des heures d'amitié.

Quant aux jeunes gens de mon âge à cette époque, aucun rapport de vie, de goûts ou d'études, ne m'attirait vers eui ou ne les attirait vers moi, A l'exception de trois d'entre eux dont j'avais été le camarade de collège, je n'en fréquentais aucun. Ils s'occupaient de plaisirs, de festins, de bals, de chasses. J'étais trop triste pour m'évaporer à ces joies. Je n'en connaissais point qui cultivât alors sa pensée. L'Empire matérialisait toute la jeunesse qu'il ne consommait pas dans ses camps ou dans ses antichambres. La noblesse combattait ou chassait; la bourgeoisie buvait ou mangeait; la pensée s'était réfugiée dans les professions libérales. Le barreau, la médecine, la magistrature, comptaient quelques hommes de goût intellectuel. Ce fut parmi les avocats et les médecins que se conserva quelque étincelle du feu sacré de la France, le sentiment littéraire. C'est toujours celui-là qui rallume le feu sacré de la liberté. Le hasard me fit rencontrer un jour, dans une de mes promenades solitaires hors de la ville, un jeune avocat né dans le Jura, et établi récemment â Mâcon. Je le connaissais seulement de nom et de visage, parce qu'on me l'avait montré du doigt dans les rues comme un homme d'espérance dans le barreau. Il avait entendu parler de moi aussi comme d'un jeune homme qui, au milieu de

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la trivialité de vie de la jeunesse du lieu, se sentait une ànie, et cultivait plus ou moins heureusement ce germe étouffé dans tous. Il avait en ce moment un chien sur ses traces; le mien ne me quittait jamais. Les deux chiens s'abordèrent, grondèrent, jouèrent ensemble, et forcèrent ainsi leui's maîtres à s* aborder.

Apn»s réchange de quelques paroles de circonstana» entre deux promeneurs qui désiraient également une occasion de se rencontrer, la convereation s'engagea entre nous sur les livres, la littérature, la poésie. Je trouvai avec bonheur dans M. Ronot (c*est ainsi qu'il s'appelait) une imaginalion naï\e et fraîche, une mémoire riche de tous les souvenirs classiques, une passion désintéressée du beau qui allait jusqu'à l'enthousiasme, un besoin d'admirer qui révèle en général le besoin d'aimer ce qu'on admire et l'impossibilité de l'envie. Les longues haies de buissons en fleur qui ombragent encore aujourd'hui les chemins creux des prairies de Mâcon, entre le joli village de Saint-Clémont et la Saône, ♦•ntendirenl longtemps notre entretien, qui se prolongeait a\ec une surprise et un charme mutuels. Nous nous séparâmes ce soir-là, et, sans nous être donné de rendez-vous, nous nous y retrouvâmes souvent aux mêmes heures, le lendemain et les jours suivants. N'ayant aucune occasion de nous rencontrer dans les mêmes salons, nous prîmes pour salon cette riante nature. Nous descendions et nous remontions nonchalamment le cours de la Saône, aussi paresseux que nos pas, aussi rêveur que nos imaginations, aussi murmurant que nos lèvres. En quelques jours nous étions liés, en quelques années nous fûmes amis. Les années et les années coulèrent ensuite sur notre amitié comme l'eau de la pluie sur les vieux murs en consolidant leur ciment et en les revêtant de mousses et de lierres qui parent leur vétusté. Souvent absent de ce pajs de ma naissance, même après que la mort y avait desséché toutes mes racines de famille, je savais que quelqu'un attendait mon retour, suivait de l'œil mes vicissitudes, combattait du cœur les envies, les haines, les calomnies, qui rampent sur le sol de notre berceau.

hélas I comme autour de la pierre de nos tombes, et prenait pour lui en joie tout ce qu'il y avait d*heureux dans ma vie, en douleur tout ce qu'il y avait de triste.

Une dernière fois je suis revenu à Hâcon, il n'y était plus! Mon nom, associé aux noms de sa femme et de ses deux enfants, avait été mêlé sur ses lèvres à ses derniers soupirs. Pendant que la mort m'enlevait ainsi un de mes derniers amis sur mon sol natal, l'adversité déracinait du sable des cœurs faibles les amitiés sur lesquelles je devais compter.

Mais ces désœuvrements trompés de ma vie, pendant les séjours de mon père et de ma mère à la ville, ne suffisaient pas pour faire évaporer les tristesses, les mélancolies et Tinsupportable ennui que les murs de la ville et d'une ville quelconque ont toujours exhalés pour moi. Je hais les villes de toute la puissance de mes sensations, qui sont toutes des sensations rurales. Je hais les villes, comme les plantes du Midi haïssent l'ombre humide d'une cour de prison. Mes joies n'y sont jamais complètes, mes peines y sont centuplées par la concentration de mes yeux, de mes pas, de mon Âme, dans ces foyers de regards, de voix, de bruit et de boue. J'analyserais et je justifierais en mille pages cette impression des villes, ces réceptacles d'ombre, d'humidité, d'immondices, de vices, de misère et d'égoïsme, que le poète Cowper a définis si complètement pour moi en un seul vers :

C'est Dieu qui fit les champs, Thomme qui Gl les villes.

Enfin arriva l'heure d'en sortir et de retrouver, avec ma mère et mes sœurs, l'asile de notre cher et pauvre Miily.

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