LIVRE PREMIER
Ma mère et mes sœurs partageaient mon sentiment en rentrant dans ces vieux murs, dans ce jardin, dans ce creux de montagne, dans ces sentiers, dans ces petits prés ombragés de saules au bord de ces ruisseaux entrecoupés d'écluses et de moulins.
La paix rentrait dans mon cœur par toutes les fentes de ce ciel, par toutes les bouffées de cet air libre, par toutes les palpitations de ces feuilles, par tous les gazouillements de ces eaux. Ma mère, heureuse, sereine comme nous, y puisait de plus, dans son allée de charmille, cette piété sensible et lyrique qui faisait chanter éternellement son âme, ou qui plutôt était la seconde âme de cette femme, véritable instrument d'adoration !
Elle y reprit ses habitudes de recueillement, interrompues par la société et la charité, qui se disputaient trop ses heures h la ville. Elle y continuait à mes sœurs, dans les livres d'étude, sur les sphères, sur le piano, devant les modèles de sculpture chaste ou de dessin, les leçons de leurs maîtres. Elle y visitait, après ces leçons, les malades ou les indigents avec ses filles. Elle y passait ensuite les heures tièdes de Taprès-dtnée, sur le banc sous les tilleuls, en travail des mains, en lectures à voix basse, en causeries avec quelques bons voisins de campagne qui venaient la visiter de loin» quelquefois en promenades avec nous et en visites à pied dans le voisinage. Ce voisinage était animé, amical, presque une parenté générale entre tous ceux qui l'habitaient. On eût dit qu'elle avait répandu de son âme la simplicité, la candeur, l'affection sur toute la contrée. Elle était en effet pour beaucoup dans cette harmonie générale des cœurs qui s'ouvraient tous devant sa grâce et sa beauté. 11 n'y avait pas d'ombre dans l'esprit qui ne s'éclairât quand elle paraissait. Elle réconciliait tout en elle; c'était la femme de paix. Une haine dans l'âme de quelqu'un contre quelqu'un l'affligeait presque autant qu'une haine qu'elle aurait sentie naître dans son propre cœur; elle n'avait pas de repos qu'elle ne l'eût dissipée. On l'appelait, parmi les paysans, la justice de paix de l'amitié. Le curé disait : « Ce n'est pas la justice de
paix, mes amis, c'est bien mieux, c^est la justice d*amour! c'est l'Évangiie que je tous prêche et qu'elle vous montre en visage et en action. Si vous ne voulez pas m'écouter, regardez-la ! sa grâce est si belle qu'elle vous fera comprendre la grâce de Dieu ! »
Ce curé-là était le curé de Bussières, cet abbé Dumont qui m'a servi de type dans le poème de Jocelyn, et qui devint mon ami plus tard. 11 n'avait pas la piété de ma mère, mais il avait l'enthousiasme de sa vertu.
Les deux villages, dans le voisinage de Milly, où ma mère dirigeait le plus souvent et le plus naturellement ses paî>. étaient Bussières et Pierreclos. Le château antique et pittoresque de Pierreclos était habité par le comte de Pierreclos. ancien seigneur de toute cette gorge à la naissance des montagnes de Saint-Point. Figure des romans de Walter Scott dans un pays parfaitement semblable de physionomie à l'Ecosse; vieillard illettré, rude, sauvage, absolu sur sa famille, bon au fond, mais fier et dur de langage avec ses anciens vassaux, qui avaient saccagé sa demeure pendant les premiers orages de la Révolution, ne comprenant absolument rien ni à la marche, ni aux idées de son siècle, ou plutôt ne sachant pas ce que c'était qu'idée ; treizième siècle empaillé dans un homme ; bizarre, original, grotesque de costume autant que d'esprit, et de plus goutteux, ce qui ajoutait encore à l'âpreté de son humeur; mais aimant le monde, gourmand, voluptueux, tenant table ouverte, et accueillant bien dans son château non-seulement ses voisins, mais tous les aventuriers d'émigration, de guerre civile de Vendée ou d'aristocratie, qui se recommandaient du titre de royalistes. Il avait perdu sa femme de bonne heure. Sa iamille se composait de son frère cadet vieillissant à la maison comme son premier domestique, d'une vieille sœur, veuvo.