LIVRE QUATRIÈME. b
iiif>iil sonoi-p, harmonieux et plaintif, qui, pour les petites s<Hirc«»s coninu' pour les grandes mers, est toujoure la voix de l'eau. L'eau est Télénient triste. Super flumina Babylonis sedimiis et (levimus. Pourquoi? C'est que Teau pleure avec tout le monde. Tout enfants que nous sommes, nous ne pouvons nous empêcher d'en être émus.
\ssis au bord du bassin murmurant, nous triomphons longtemps de notre découverte, bien que nous n'ayons trouvé ni lions ni aigles, et que la fumée de bien des feux noircissant le rocher rà et là dût nous convaincre que nous n'étions pas li^ premiers introduits dans ce secret de la montagne. Nous ncms baignons dans ce bassin ; nous trempons nos pains dans son onde; nous nous oublions longtemps à la recherche de quelque autre branche de la caverne, si bien qu*à notre sortie le jour est tombé, et la nuit montre ses premières rtcnles.
Nous attendons que les ténèbres soient encore un peu plus profondes. Aloi*s nous allumons tous ensemble nos tmncs de sapins par Textrémité. Nous les portons la flamme l'ii l'air. Nous descendons rapidement de sommets en sommets comme des étoiles filantes. Nous faisons des évolutions lumineuses sur les tertres avancés, d*où les villages lointains de la plaine peuvent nous apercevoir. Nous roulons ensemble jusfiu'à nos troupeaux comme un torrent de feu. Nous les chassons de\ant nous en criant et en chantant. Arrivés enfin sur la dernière colline qui domine le hameau de Milly, nous nous arrêtons, sûrs d'êlre regardés, sur une pelouse en |H*nte, nous formons des rondes, nous menons des danses, nous croisons nos pas en agitant nos petits arbres enflammés au-dessus de nos têtes; puis nous les jetons à demi consumés sur l'herbe. Nous en faisons un seul feu de joie que nous reganlons lentement briller en redescendant vei-s la maison de nos mères.
\insi se passaient, avec quelques variations suivant les saisons, mes joui*s de berger. Tantôt c'était la montagne a\ec s**s cavernes, tantôt les prairies avec leurs eaux sous les saules ; les écluses des moulins dans lesquelK^s nous nous
plateau. C'est notre village. Un clocher de pierres grises, en forme de pyramide, y surmonte sept ou huit maisons de paysans. Le chemin pierreux s'y glisse de porte en porte entre ces chaumières. Au bout de ce chemin, on arrive à une porte un peu plus haute et un peu plus large que les autres : c'est celle de la cour au fond de laquelle se cache la maison de mon père.
La maison s'y cache en effet, car on ne la voit d'aucun côté, ni du village ni de la grand'route. Bâtie dans le cj-eux d'un large pli du vallon, dominée de toutes parts parle clocher, par les bâtiments rustiques ou par des arbres, adossée à une assez haute montagne, ce n'est qu'en gravissant cette montagne et en se retournant qu'on voit en bas cette maison basse, mais massive, qui surgit, comme une grosse borne de pierre noirâtre, à l'extrémité d'un éti'oit jardin. Elle est carrée, elle n'a qu'un étage et trois larges fenêtres sur chaque face. Les mui^ n'en sont point crépis ; la pluie et la mousse ont donné aux pierres la teinte sombre et séculaire des vieux cloîtres d'abbaye. Du côté de la cour, on entre dans la maison par une haute porte en bois sculpté. Cette porte est assise sur un large perron de cinq marches en pierres de taille. Mais les pierres, quoique de dimension colossale, ont été tellement écornées, usées, morcelées par le temps et par les fardeaux qu'on y dépose, qu'elles sont entièrement disjointes, qu'elles vacillent en murmurant sourdement sous les pas, que les orties, les pariétaires humides y cix)issent çâ et là dans les interstices, et que les petites grenouilles d'été, à la voix si douce et si mélancolique, y chantent le soir comme dans un marais.
On entre d'abord dans un corridor large et bien éclairé, mais dont la largeur est diminuée par de vastes armoires de noyer sculpté où les paysans enferment le linge du ménage, et par des sacs de blé ou de farine déposés là pour les besoins journaliei^ de la famille. A gauche est la cuisine, dont la porte, toujours ouverte, laisse apercevoir une longue table de bois de chêne entourée de bancs. 11 est rare qu'on n'y voie pas des paysans attablés à toute heure du jour, car la nappe