‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 191 sur 269 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

appelée M"* de Moirode, femme aussi étrange de costume et d'habitudes que lui, mais d'un esprit piquant et inattendu. Elle habitait dans le vaste salon démeublé de son frère une espèce de tente roulante avec un ciel de lit et des rideaux pour se garantir du froid; elle ouvi'aît ses rideaux et faisait rouler sa lente vers la table de jeu quand l'heure du reversis ou du trictrac sonnait^ et elle sonnait avec le jour, car depuis huit heures du matin on jouait au château jusqu'à midi, heure du dîner. Après diner, on se remettait au jeu jusqu'à quatre heures; on se promenait alors un moment sur les hautes terrasses qui dominent les prairies et les champs. Le maître du château, armé d'un porte-voix, donnait ses ordres du haut de ces terrasses à ses bergère et à ses laboureurs disi)ersés dans la vallée; puis on rentrait au salon et Ton se remettait au jeu jusqu'au souper, et ainsi de suite tous les jours de l'année. Il n'y avait que deux livres dans tout le château : le compte rendu de M. Necker, ennuyeux budget raisonné des finances pour servir de texte aux états généraux, et ralmanach de l'année courante sur la cheminée. C'est avec ces deux livres que le comte de Pierreclos nourrissait rintelligence de deux fils et de cinq filles. L'un des deux fils, qui avait déjà trente-six ou quarante ans, était encore émigré ; le second, avec lequel la chasse, le voisinage et le plaisir me lièrent depuis, avait environ vingt-cinq ans. Deux des filles du comte étaient déjà mariées; les trois plus jeunes faisaient la grâce et l'attirait de sa maison. Elles étaient toutes très-jolies, quoique de beautés diverses; leur père les aimait, mais il croyait que leur part dans sa fortune et son nom leur suffisaient; elles étaient les belles servantes de leur père, surintendantes chacune d'une partie de sa domesticité. Leur père n'était pas seulement un père pour elles, mais une espèce de dieu absolu, servi et adoré jusque dans sa mauvaise humeur. Le fils excellait à monter à cheval ; il était brave comme un chevalier, seule vertu que le vieux père exigeât de sa race. Son esprit eût été supérieur s'il eût été cultivé: son cœur était noble, généreux, aventurier : véritable nature vendéenne qui m'attacha à lui. Dans le temps dont je parle.

4IÎ NOCVELLES CONFIDENCES.

il était amoureux, à Finsa de son père, d*oae jeune personne d'une rare beauté, qu'il épousa depuis, et qui était digne, par sa merveilleuse séduction, d'être Théroîne de bien des romans. Elle était fille d'un général qui s'était rendu célèbre dans les derniers troubles et dans la pacification de la Vendée. Bonaparte l'aTait exilé dans une terre qu'il possédait en Boui^ogne, au cbâteau de Cormatin, ancienne et splendide résidence du maréchal d'Uxelles. Le cbâteau de Cormatin est à huit lieues du château de Pierreclos. Le jeune amant possédait un admirable cheval arabe nommé CÉclipse. qui lui avait coûté au moins la moitié de sa légitime. Quand son père avait terminé sa partie d'après souper, à laquelle le jeune homme était tenu d'assister, il s'échappait, sellait luimême son coursier pour que les domestiques ne révélassent pas son absence ; il montait à cheval, il allait d'un seul trait à Cormatin, dans les ténèbres et par les chemins de montagnes; il attachait l'animal à une grille du parc, franchissait la clôture, se glissait sous les murs et dans les fossés du château pour faire acte d'amour, obtenir un regard, une fleur tombée d'une fenêtre, et dérober quelques minutes d'entretien â voix basse à travers le vent et la neige qui emportaient souvent ses soupirs et ses paroles; puis il remontait les parois du fossé, franchissait de nouveau le mur, dévorait la distance, et, rentré au château de Pierreclos avant le jour, il reparaissait â sept heures du matin au salon de son père, ayant parcouru ainsi seize lieues de pays sur le même cheval, entre le lever de la lune et le lever du soleil, pour évaporer un seul soupir de son cœur. J'ai rencontré plusieurs fois moi-même, en rentrant â la maison par les soirées d'automne, le cheval blanc dont le galop rapide faisait étinceler la nuit sur les pierres roulantes du chemin de Milly. Tant d'amour eut sa récompense; le vieux comte, informé par un garde-chasse des courses nocturnes de son fils, lui pardonna une passion expliquée par tant de charmes : les deux amants s'épousèrent. La jeune comtesse Nina de Pierreclos, célèbre par sa beauté et par ses talents dans tout le pays, fit du château de Cormatin un séjour d'attrait, d'art et

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