‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 192 sur 269 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

de délices. J'étaisdevenu alors un des amis les plus intimes de son mari ; j'étais Thôte assidu de cette belle demeure, et j'y ai passé des heures de jeunesse qui ont rendu ce château, maintenant en d'autres mains, à la fois cher et triste à mon souvenir.

Une autre famille du voisinage, plus rapprochée, vivait en grande intimité avec la nôtre : c'était la famille Bruys, dont un de ses membres avait illustré jadis le nom dans les lettres, et d'où sort le jeune poète Léon Bruys, à qui j'ai récemment dédié la préface des Recueillements. La réalité se plaît quelquefois à construire des familles que le roman n'oserait pas inventer. Telle était celle-là, mêlée à la nôtre par tant de voisinages, de rapports héréditaires et d'amitiés, qu'elle en fait à mes yeux partie dans ma mémoire. Elle habitait une jolie petite maison bourgeoise sous le village de Bussiëres, paroisse de Milly, sur le bord du grand chemin qui mène des montagnes à la Saône. La maison est antique; il y a encore à la porte, sur le chemin, un escalier de trois marches en pierre de taille, surmonté d'une large dalle qui servait autrefois à élever les dames et les demoiselles à la hauteur de la selle du cheval ou du mulet, seul véhicule des femmes avant que les voitures pussent circuler dans les gorges de nos vallées. Des prés arrosés d'une jolie rivière et bordés d'un petit bois s'avancent jusque sous les fenêtres de la maison, du côté opposé à la grand' route; un large perron à double degré descend sur un jardin en terrasse. On sent l'aisance antique d'une maison riche, sous la simplicité de cet aspect.

La famille, dans mon enfance, se composait du père, i ancien fermier principal de l'abbaye de Gluny, dans son costume austère et rural de chef d'immense culture, — habit de gros drap blanc à longue laine, à larges pans, et guêtres

de même étoffe, boutonnées par-dessus le genou ; — de h mère et de vingt enfants» tous vivants au commencement da siècle. Une riche aisance, une éducation austère, des diq>ositions naturelles, avaient fait des fils autant d'hommes distingués dans leurs différentes carrières. Quelques-unes des filles étaient mariées, et venaient de temps en temps, avec leurs petits enfants, visiter .le nid commun, rempli de mouvement et de bruit ; quatre d'entre elles n'étaient pas mariées, et vivaient avec le père, la mère et les frères. Ces jeunes femmes étaient intimement liées avec ma mère. Bien qu'élevées à la campagne, les traditions de famille et le contact avec leurs frères, qui rapportaient tous les ans à la maison le ton, la grâce, la lumière du grand monde dans lequel' ils vivaient à Paris ou à Lyon, leur avaient donné le poli, l'élégance simple, le naturel et les manières des plus hautes races. C'était la plus exquise aristocratie de formes, de sentiments et de langage, dans la simplicité des habitudes champêtres. On eût dit qu'elles sortaient des cours. Cette famille subsiste encore dans la dernière des flUes de la maison. Elle a conservé, à un âge avancé, la fraîcheur d'impressions et la grâce d'esprit de sa jeunesse. J'ai toujours remarqué que la bonté était un élément de longévité ; l'amour, qui crée, conserve aussi; la haine, au contraire, ronge et détruit. M"* Couronne (c'est son nom) est pour moi une date du temps écrite dans le cœur, où je retrouve ma mère et mes sœurs comme si elles venaient de sortir de la salle pour aller dans le jardin de Bussières, admirer et respirer les fleurs qu'elles s'amusaient jadis à cultiver.

Un de ses frères, M. de Vaudran, homme d'un grand et solide mérite , s'était retiré en ce temps-là dans la maison paternelle. 11 philosophait avec mon père sur les principes d'une révolution qu'il aimait comme réforme, mais qu'il maudissait comme excès et bouleversement. Elle lui avait enlevé la brillante existence qu'il s'était faite à Paris comme secrétaire général de M. de Villedeuil. Oisif à Bussières, et n'ayant sauvé du naufrage de sa fortune que ses livres, il avait été autrefois mon mattre d'écriture. Je devais à sa

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