‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 193 sur 269 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

complaisance ce don de tracer lisiblement la pensée, et mémo d*imprimer aux traits de la plume quelque sentiment extérieur de la netteté et de la lumière de Fesprît. Je pense à sa main qui guidait la mienne chaque fois que je trace une li^ne un peu harmonieuse à Tœil sur le papier.

J*arcompagnais souvent ma mère dans toutes ces maisons (tu Toisinage ; mais la mélancolie secrète dans laquelle j'étais plongé ne me laissait plus jouir, comme autrefois, du charme de ces douces sociétés.

Je préférais l'intimité recueillie du pauvre curé de Bus- MHi-os, dont j'ai raconté l'histoire dans les Confidences; je me liais de jour en jour davantage avec lui. Il n'y a pas d'attrait plus puissant pour deux ftmes qui ont souffert qu'une con> formité de tristesse. Je passais tous les jours une ou deux heures dans son jardin ; le reste du temps j'errais sur les hruyères de notre montagne, ou sous les saules de nos prés. Je commençais à reprendre assez d'élasticité intérieure dans Taîr des champs, pour soulever par l'inspiration poétique mon cœur si chargé de souvenirs, et pour exprimer en vers ébauchés les impressions qui m'assiégaient. C'est à cette époque que j'écrivis la méditation à lord Byron, dont l(*s pcH'sies étaient venues en fragments traduits de journaux ^n journaux jusqu'à Milly. C'est dans le même automne aussi que j'écrivis sept ou huit méditations du 1'*' et du 2* \oluniede celivre. Quand mon père, qui aimait beaucoup U*s vers, mais qui n'avait jamais compris d'autre poésie que celle de Boileau, de Racine et de Voltaire, entendit ces notes si étranges à des oreilles bien disciplinées, il s'étonna et se consulta longtemps lui-même pour savoir s'il devait approuver ou blâmer les vers de son fils. Il était de sa nature hardi de cœur et timide d'esprit ; il craignait toujours que la pr^ dilection paternelle et l'amour-propre de famille n'altérai»

« sent son jugement sur tout ce qui le touchait de près.

Cependant, après avoir écouté la méditation de Lord Bym\ et la méditation du Vallon^ un soir, au coin du feu de Milly, il sentit ses yeux humides et son cœur un peu gonflé de joie, (c Je ne sais pas si c'est beau, me dit-il, je n'ai jamais rien entendu de ce genre ; je ne puis pas juger, car je ne puis comparer ; mais je puis te dire que cela me remplit Toreille et que cela me trouble le cœur. » Insensiblement il s'habitua à ces cordes nouvelles de la poésie moderne, car il était trop sincère pour se faire des systèmes contre ses impressions. Chaque fois que j'avais écrit quelques-unes de ces Méditations ou de ces Harmonies dont je n*ai imprimé que rélite, je lui lisais les fragments dont j'étais le moins mécontent, et qui ne lui révélaient pas les plaies trop saignantes de mon cœur ; car ce qui était tout à fait cri de Fàme de moi aux morts, ou de moi à Dieu, je l'ai rarement acheté et je ne l'ai jamais publié. Quoique le public soit un être abstrait devant lequel on ne rougit pas comme devant un ami ou un père , il y a cependant toujours sur Tâme une atmosphère de pudeur, un dernier pli du voile qu'on ne lève pas tout entier.

L'automne et l'hiver se passèrent ainsi pour moi, entre la campagne et la ville, entre ma mère et mes sœurs, entre la poésie triste et les pensées divines qui rayonnaient du front de ma mère et du foyer paternel sur moi. J'étais abattu et brisé, non énervé. Mon ftme se retrempait dans mes larmes, et mon inspiration s'accumulait par mes ennuis. In regard de ma mère m'entr'ouvrait et m'édairait de consolation et d'espérance de nouveaux horixons.

Le sombre hiver de Màcon se passa chez ma mère, et dans le reste de la ville, en réunions, en dîners, en bals et en fêtes de tous genres. Ce mouvement, dont la maison de

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