‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 205 sur 269 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

avec la supérieure et avec sa petite-fille, elle ne manquait jamais de demander la jeune Française. Elles s'habituaient ainsi dedans et dehors à se considérer comme d'une même famille. Leur attachement l'une pour l'autre s'en augmentait. Tout leur paraissait indivisible entre elles, enfance et jeunesse, couvent et monde, éducation et vie.

On a vu, par le portrait de Régina, à dix-neuf ans, ce que devait être sa figure à quatorze ans. Quant à Glotilde, je ne l'ai jamais vue ; je ne connais d'elle que les portraits que son frère me faisait souvent de sa figure, et par la prodigieuse ressemblance qu'elle avait, disait-il, avec lui. 11 me la dépeignait comme une jeune fille plus italienne de nature et de traits que Régina elle-même, aux yeux noirs, au front pâle, aux cheveux lisses et foncés, aux lèvres sérieuses, à l'expression pensive et ferme, mûre avant luge, triste avant la douleur, éloquente avant la passion; un pressentiment incarné de la vie, de l'amour, de la mort, l'ombre d'une statue projetée par le soleil sur la dalle d'un tombeau du Vatican. Son regard, me disait-il, creusait ce qu'elle regardait; sa parole sculptait, au contraire, ce qu'elle avait vu ou imaginé. Elle se gravait ainsi elle-même dans la mémoire de ceux qui l'avaient vue une seule fois, comme s'il y avai| eu une magicienne dans la jeune fille. Mais cette magie, ajoutait-il , n'était pas delà terreur, c'était de l'attrait; on l'adorait en l'admirant.

Elle était déjà dans le monastère depuis quelques mois, lorsque Régina y fut amenée par sa grand'mèrepour achever son éducation. Régina, gûlée et adulée jusque-là par sa

grand'mère, et effrayée par le costame et par la vieillesse des religieuses, se jeta naturellemeDt d'instinct dans l'idolâtrie de sa seule compagne Clotilde. Les distractions des études de femmes dans un cloître à demi désert d'Italie n'étaient pas de nature à occuper beaucoup les heures et les imaginations actives de deux recluses de leur âge. On sait ce qu'était alors la vie de ces couvents : des cérémonies religieuses plus propres à fanatiser les sens qu'à édifier les âmes; des parfums, des tableaux, des fleurs, des musiques dans la chapelle ; des livres mystiques , des processions , des rosaires sans fin et sans idées, des pratiques enfantines, des coutumes austères, des recueillements extérieurs, des méditations marquées au cadran à différentes heures du jour ; un peu de musique et de poésie sainte enseignée aux élèves par des maîtresses affiliées à la maison ; de lentes promenades dans l'enceinte cloîtrée, de longues solitudes imposées aux novices dans leurs cellules-, la divei*sion de quelques visites de dignitaires de TÉglise. protecteurs du couvent ; les sermons familiers de quelques prédicateurs célèbres de la paroisse au carême ou aux avents ; la monotonie dans le vide, l'importance dans le rien, un sensualisme pieux sanctifié par le mysticisme : voilà l'éducation de l'Italie et de l'Espagne alors. Il n'y avait pas de noviciat plus propre à annuler toutes les facultés raisonnables et à en allumer ou à en égarer une seule : l'imagination. Aussi était-ce l'effet ordinaire de ces réclusions des jeunes filles. Piété dans les habitudes, vide dans l'esprit, passion dans le cœur. Telles sortaient de là ces véritables Orientales de l'Europe, pour entrer de l'ignorance et de la puérilité des cloîtres dans la liberté et dans la volupté de la vie.

Mais Clotilde, avant d'enti-er par circonstance dans ce couvent, à cause d'une absence de son père et d'une maladie de langueur de sa mère, avait reçu déjà dans la maison paternelle une éducation très-supérieure à cette ombre d'éducation cloîtrée. Son père, sa mère, une gomernante lettrée amenée par eux d'Angleteri*e à Rome, lui avaient enseigné de bonne heure, et presque au-dessus de la mesure

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