LIVRE DEUXIÈME
donnent plus d'attrait au spectacle du firmament, et où [a brise rafraîchissante qui souffle à cette heure-là des gorges de Tusculum, de Laricia ou de Tibur, commence à frissonner dans les flèches à peine ondulantes des cyprès.
C'était précisément Theure où les âmes des deux jeunes amies commençaient à s'éveiller et à s'agiter aussi, après l'aflaissement des heures brûlantes du jour, et où elles éprouvaient le besoin de respirer à la fois des frémissements de feuillage, des murmures de fontaines, et ces rêves à deux, ces délicieux dialogues à demi-voix qui doublent la vie en la reflétant.
Aussi, presque tous les soirs, aussitôt que les religieuses enfermées dans les cellules voisines avaient achevé les dernières dizaines de leurs rosairas , et éteint la lampe de leur prie-Dieu, Tune des deux amies se levait doucement, poussait sans bruit sa fenêtre et passait dans la cellule de son amie qui Tallendait. Là, assises Tune et l'autre sur les bords de leur lit, ou sur le seuil de la fenêtre, en face des murs noirâtres qui bornaient d'ombres dentelées le jardin sous cette voûte étoilée du ciel, au bruit éternel de la fontaine gazouillant sous leurs pieds dans le cloître inférieur, elles laissaient sonner, sans les entendre, aux églises voisines, les heures recueillies de ces belles nuits.
De quoi ne parlaient-elles pas à voix basse ! De leur tendresse toujours croissante l'une pour l'autre, du besoin incessant de se voir et de se revoir, de leur chagrin quand la règle de la maison ou les occupations de la journée les avaient séparées un moment, de la similitude si complète de leurs impressions qui leur semblaient naître dfins deux cœurs et dans deux regards d'une seule pensée, de leurs études, de leurs poètes, de leur musique surtout, qui leur plaisait davantage encore que les vers, parce que les notes
plus vagues disent plus d'infini et plus de passion que les mots ; du ciel, dès étoiles, des grandes cimes des cyprès qui faisaient tourner lentement leurs longues ombres autour d'eux, comme des aiguilles de cadran qui mesurent le temps sur le sable ; des campagnes libres, des déserts peuplés de ruines, des solitudes voilées de chênes verts et des cascades murmurantes qui leur étaient cachées par ces grandes murailles derrière les remparts de Rome ; des villas de leur enfance, vers Albano ou Frascati ; du bonheur de s*y retrouver un jour ensemble à l'époque où les vendangeurs et les vendangeuses d'Itri ou de Fondi dansent au tournant des chemins, oii ils vont s'endormir aux airs napolitains des peferari (joueurs de musette) ; enfin de leurs familles, de leurs parents, de leurs nourrices, de leurs patries si éloignées l'une de l'autre, des tempêtes et des neiges, de l'Océan, de l'Angleterre et de la Bretagne, des châteaux cerclés de tours gothiques de ces provinces, si différents de l'éternelle sérénité des villas ouvertes par tous les pores au soleil des collines romaines !
Ces conversations ne tarissaient jamais et suivaient pour ainsi dire le monotone écoulement et le gazouillement mélancolique de VAqua Paulina qui tintait en bas dans le bassin de marbre. Leurs têtes tournées l'une vers l'autre, leurs beaux bras entrelacés tantôt sur les genoux de l'une, tantôt sur les genoux de l'autre, les boucles flottantes de leurs cheveux mêlées sur les épaules demi-nues par les bouflëes du vent de nuit qui caressait la terrasse, les faisaient ressembler à, deux belles cariatides de marbre blanc, accroupies sous le balcon d'une villa romaine, sur lesquelles glisse la lune, s'épaissit ou s' éclaircit l'ombre, et tombe la rosée pendant toute une nuit d'été.
Il fallait que ces nuits les eussent bien frappées ellesmêmes, puisque Régina, trois ou quatre ans plus tard, et longtemps après la perte de son amie, ne cessait pas de se les rappeler et de me les peindre dans un langage mille fois plus sonore et pénétré de ces émanations de la terre, du ciel et du cœur que le mien.