LIVRE DEUXIÈME
Peut-être aussi ces conversations nocturnes et secrètes avec son amie ne Tavaient-clles tant frappée que parce que ce furent ces longs entreliens qui devinrent l'occasion et l'origine de son amour et de sa destinée.
On conçoit que les pensées des deux recluses devaient être en effet souvent reportées vei*s leurs deux familles. Régina ne connaissait de la sienne que sa grand*mùre, dans le palais de laquelle elle avait été élevée à***, sa nourrice, son tuteur, le prince*** et quelques abbés ou nionsignori, parents et habitués de sa maison, qui fréquentaient à Rome ou à*** les salons de la comtesse Livia. Mais Glotilde avait un père, une mère, un frère surtout, compagnon et ami de sa première enfance, maintenant relégué dans sa première patrie. Elle adorait ce frère; elle en parlait sans cesse à son amie, qui ne se lassait jamais de ramener Tentretien sur lui. Elle voulait savoir son âge, sa figure, sa taille, ses traits, son caractère, la couleur de ses yeux et de ses cheveux, jusqu*au son de sa voix et aux habitudes de ses gestes.
Clotilde lui disait : « Je n'ai pas besoin de le faire et de le refaire sans cesse son portrait. Regarde-moi : jamais la nature n'a fait deux êtres plus parfaitement semblables de u^ge, de cœur et d'àme, que mon frère et moi. Nous avons été portés dans le même sein, par la même mère, à peu près dans le même temps, au milieu des mêmes pensées de mallirur, de proscription, d'exil, qui attendrissaient et assombrissaient le même cœur: nous sommes nés dans les mêmes climats nuageux, au bord et au bruit des tempêtes du même Océan ; nous avons erré ensemble dans les mêmes berceaux, sur les mêmes vagues, cherchant et perdant tour à tour les mêmes asiles; nous avons passé ensuite ensemble dans ces mêmes palais et dans ces mêmes villas de Rome, devenue noln» troisième pairie ; nous y avons épanoui ensemble, vr. îî>
comme deux plantes frileuses transplantées au Midi, nos corps, nos yeux , nos âmes à ton beau soleil ; nous y avons cependant nourri toujours ensemble les souvenirs lointains de nos premiers ciels et de nos premières infortunes, en sorte que nous avons Tun et Tautre conservé quelque chose de l'ombre triste et froide de la Bretagne, dans le rayonnement extérieur de ton Italie. Romains par les sens, Bretons par le cœur, tièdes comme notre nouveau ciel, sévères comme notre ancien sol, rêveurs comme ces nuits, graves comme nos brumes, voilà mon frère et moi au dedans. Quant à l'extérieur, du moins lorsqu'il avait seize ans et qu'il partit pour la Bretagne, s'il avait revêtu mes vêtements, et que j'eusse revêtu les siens, notre mère elle-même aurait eu de la peine à nous reconnaître. Je suis son ombre et il est mon miroir. Mais l'âge à présent aura dû le changer un peu. Dieu I que je voudrais le revoir, sur son beau cheval noir et sous ses armes dont il m'écrit de si vives descriptions, avec cet enthousiasme militaire de nos Bretons pour son nouveau métier !
— Et moi donc, disait Régina , que je voudrais le voir : Il me semble que c'est encore toi que je verrais, que je Fainierais comme je t'aime , que je lui parlerais comme je t*» parle, et que je ne serais pas plus intimidée avec lui qu'avec toi. »
Et les deux amies s'embrassaient et se mettaient à rire oi à rêver tout bas, de peur que le bruit de ces conversations ne réveillât les religieuses.
La vérité, à ce que m'a dit plus tard Régina, quand ell«» eut l'âge de sonder de l'œil son propre cœur, c'est qu'en adorant Glo tilde, elle aimait déjà deux êtres en elle sans s*<mi douter, son amie et le frère de son amie, qui se confondait dans son imagination avec elle tellement, qu'il lui •nn'l