‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 209 sur 269 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

impossible de sc^parer les deux images : tant est puissante, dans une imagination solitaire qui ne se nourrit que d'une seule idée et d'un seul sentiment, la répercussion continue d'un seul être aimé sur le cœur ! Régina dédoublait dans sa pensée son amie pour l'aimer davantage en aimant son frère dans elle , et elle encore dans ce frère absent ! Je n'aurais jamais cru à ce phénomène qui dédouble et double l'être aimé, et je l'aurais pris pour une conception imaginaire de poêle, si je ne l'avais pas vu de mes yeux dans l'âme de Régina.

Deux années s'écoulèrent ainsi pour les deux compagnes de solitude sans varier en rien leur existence, si ce n'est en accroissant chaque jour la tendresse qu'elles avaient l'une pour l'autre , en développant leur âme , en achevant et en mûrissant leur beauté. Clotilde touchait à dix-huit ans et H«^gina à seize. La mort de la mère de Clotilde, à la suite de sa maladie de langueur, plongea sa fille dans une douleur sourde et lente qui la consuma dans les bras de Régina. La nouvelle de la perte de son père, et l'absence forcée et proloiîgée de son frère, acheva d'évaporer une vie qui s'était concentrée dans ces trois pensées, et qui ne tenait plus à la ti»rre que par une racine. Cette dernière racine allait être tranchée aussi. On annonça au couvent que Régina allait en sortir pour être fiancée au prince de..., parent et ami deson tuteur.

En effet, la comtesse Livia vint retirer du couvent sa petite-fille pour la garder quelques mois chez elle, dans §d \illa de F... Les deux amies ne pouvaient s'arracher des bras Tune de l'autre. Régina jurait à sa grand'mère qu'elle préféniit se faire monaca pour le reste de sa vie â la douleur de quitter pour longtemps son amie malade. On lui promit que l'absence ne serait pas longue, que le mariage serait ajourné à

deux ou trois ans de là ; elle fut enlevée, presque de force, par la comtesse Livia, par ses femmes et par sa nourrice. Les portes du couvent se refermèrent sur la pauvre Glotilde. Sa cellule lui parut une nuit funèbre, une tombe anticipée, un silence éternel, aussitôt que le rayon, la vie et la voix de Régina en eurent disparu. Aux premiers jours de novembre» sa langueur redoubla, la lièvre la prit, ses joues se colorèrent pour la première fois des teintes du soleil couchant sur les feuilles transies du cerisier ; elle expira en appelant son amie et son frère. J*ai vu sa tombe, avec ce nom français dépaysé dans la mort, au milieu de tous ces noms de religieuses ou de novices de l'État romain.

Régina, à qui on avait voulu épargner ce spectacle et ce désespoir, ne fat instruite que peu à peu, et longtemps après qu'elle n'était plus, de la mort de sa chère Clotilde. La fougue de sa douleur éclata en cris et en sanglots qui firent craindre pour ses jours. La première explosion de la première douleur, dans une âme où tout sentiment était passion, faillit emporter la vie elle-même. Sa grand'mère fut obligée de l'envoyer à Naples pour contraindre ses yeux et son âme à se distraire forcément d'une seule pensée par la diversité des aspects et par l'agitation des séjours et des heures ; mais elle ne vit rien que Timage de Clotilde entre elle et toute la nature. Son linceul était étendu sur la terre et sur la mer. Le monde entier ne contient jamais que ce qu'on y voit intérieurement. On eut de longues et sérieuses inquiétudes; mais sa jeunesse et sa sève de vie surabondante et toujours renouvelée, que rien ne pouvait longtemps corrompre ni tarir, l'emportèrent sur son âme même. Elle vécut et embellit encore dans le deuil, qu'elle voulut porter, comme pour la perte d'une sœur. Elle se couvrit, comme de reliques de tendresse, de tous les bijoux, de tous les cheveux, de tous les ouvrages de main

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