LIVRE DEUXIÈME
qne Clotilde avait ëchangés avec elle pendant leur longue et tendre intimité du couvent. Colliers, bracelets, pendants d*oreilles, anneaux, boucles de ceinture, agrafes, corail ou perles, tout était Clotilde encore dans ses cheveux, autour de son cou, sur sa poitrine, à ses bras, à ses doigts ; tout était Clotilde surtout dans son cœur. Elle avait mêlé ce nom comme un talisman à son chapelet ; elle le prononçait dans toutes s<»s prières, comme une invocation idolAtre à quelque créature divinisée qui lui était apparue sur la terre au commencement de son pèlerinage et qui devait avoir une iiîfluence aUrste encore sur sa destinée I Clotilde était le sursum rorda perpétuel de cette jeune fille. Sa grand'mère, aussi simple que bonne, ne contrariait aucun de ces caprices de la douleur, s'associait à toutes ces pratiques du culte, à la mémoire de Tamie tant adorée de son enfant, et faisait dire par centaines des messes à toutes les chapelles pour le repos de Fâme de cette pauvre jeune Française qu'aucune mère et qu'aucune sœur ne pleuraient ici-bas dans sa patrie.
A la fin et tout à coup, Régina changea de visage et parut, CD ne sait comment, intérieurement calme et comme à demi consolée. Elle m*a raconté elle-même comment s'opéra soudainement en elle ce phénomène, qu'elle appelait, comme toutes les Italiennes, un miracle de la Madonna du Pausilippe. ce Un soir, me disait-elle, je descendis de calèche aux sons de la cloche qui appelait les passants à une bénédiction, devant une petite chapelle voisine de la grotte de Pausilippe. Nous y entrâmes, ma grand'mère et moi, pour faire nos prières. Je n'avais jamais été si triste que ce jour-là ; j'étais découragée de vivre dans un monde qu'elle ne partageait plus avec moi ; je me disais : « Que m'importent ce beau « pays, ce beau ciel, cette belle mer et ces montagnes, et « ces monuments, et ces théûlres, et ces regards de la foule.
« et ces cris d'admiration quand je passe en voilure dêcou- <( verte dans les rues ? Elle n'est plus là pour participer à (( rien de tout cela avec moi ; j'aime mieux sa pensée dans « le ciel que l'admimtion de toute la terre ! La terre est vide « depuis qu'elle n'y est plus, n Je pleurais en me cachant le plus que je pouvais de ma grand'mère, sur mes mains jointes, devant le saint sacrement.
(( Et tout à coup j'entendis, non pas en idée, mais en moi, à mon oreille intérieure comme je vous entends, j'entendis une voLx qui me dit : « Mais, Régina, tu rêves ; elle y « est, elle y est encore. Ne t'a-t-elle pas dit qu'elle avait son a frère, un autre elle-même, son frère si semblable de visage (( et d'âme à elle que sa mère même ne les aurait pas distinct gués ? son frère qui t'aimera comme elle t'aimait, puisqu'il (( est en tout pareil à elle et qu'elle t'aimait comme jamais « sœur n'aima sa sœur jumelle ! son frère qui respire, qui a vit, qui pense, qui sent exactement et sous les mêmes « traits sous lesquels elle respirait, vivait, pensait, sentait tt elle-même! son frère, dans le cœur de qui, si nous nous « rencontrions jamais, je retrouverais les mêmes prédilectt lions que je regrette en elle et que nul autre être sur la « terre ne pourrait me rendre que lui ! »
c( Cette pensée, me disait Régina, entra dans mon âme aussi soudainement qu'entre un rayon de soleil dans une chambre pleine de ténèbres et dont on ouvre les volets. Elle fit apparaître en moi mille choses que je croyais mortes et ensevelies avec Glotilde. Gela me sembla tellement un miracle obtenu par l'intercession de mon amie, que je m'inclinai de nouveau jusqu'à terre pour remercier Dieu et ses anges, et que je baisai le pavé d'où cette belle apparition de son frère me semblait être sortie pour moi. C'était comme une résurrection de ma tendresse sous une autix? forme, sous un autre être dont j'espérais être aimée , et que j'allais moimême pouvoir aimer encore autant que la première.
« Ma grand'mère en sortant me vil tellement rayonnante et transfigurée qu'elle nie demanda ce que j'avais de nouveau dans l'àme. Je ne lui dis pas ce que j'avais i*évé, mais
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je lui (lis que j'avais tant prié que les anges m'avaient conbolce. Nous alIAines ce soir-là jusque sur le rivage de la mer à Bagnoli, de l'autre côte delà grotte du Pausilippe, puis au théâtre Saint-Charles ; ici, chaque murmure de la \ague ; là, chaque noie de la musique semblait me rapporter l'apparition, la voix, les chuchotements des UHres du frère de celle que j'aimais tant. Oh ! combien j'aurais donné pour le voir! Je cherchais de loge en loge et dans les nombreuses tOtes tournées vers moi de ces galeries et de ce parterre, un \isage qui pût me rappeler les traits de Clotilde, et si je l'avais trouvé, je n'aurais pas pu m'empôcher de pousser un cri.
« En quittant Naples, ma grand'mère me ramena par Saii-Germano dans son vieux château au pied des Abruzzes. Je fus étonnée d'y trouver mon tuteur avec le prince de *** et quelques hommes de loi réunis qui semblaient y attendre mon arrivée. Un air de mystère et de fête régnait dans l'antique demeure. Le soir, des conférences secrètes eurent lieu entre mon tuteur et ma grand'mère. Elle s'agitait et pleurait beaucoup tout en affectant avec moi un air de félicitation et de joie. Je n'ai pas le courage de vous dire le reste. » . .
C(»s circonstances, sur lesquelles Régina répugnait à revenir, même par un mot, dans les convei*sations sans fin que j*ai eues avec elle plus tard, étaient celles de son mariage, moitié surprise, moitié violence, avec le prince ***. Le prince était presque un vieillard ; il était parent de la comtesse Li\ia, il a\ait une grande fortune , Régina devait elle-même aloi^s (*n posséder une assez considérable par l'absence d'héritiers mules dans la famille. La réunion de ces deux branches par un mariage disproportionné d'Age devait réunir de grandes terres sur la tête des descendanis du prince *** et
de Régina. La grand'mère, qui détestait le prince ♦**, qui redoutait le tuteur, qui était à la fois violente et faible, comme les femmes âgées qui o*ont en que des passions, résista longtemps, puis finit par consentir et par livrer sa petite-fille , à condition seulement que le mariage ne serait qu'un acte d* obéissance de sa part, une espèce d'engagement futur ratifié par un notaire et par un prêtre, mais qu*on lui laisserait sa petite-fille à elle seule encore trois ans. D'ailleurs, en consentant étourdiment à se rendre avec elle dans les \bruzzes, elle s*était enlevé à elle-même tout moyen de résistance morale à cette union et tout moyen d'éloignement. Elle n'était entourée que des amis et des afQdés du prince et du tuteur de Régina. Il était trop tard pour les contredire. Sans oser la prévenir la veille, autrement que par ses larmes, du sacrifice dont elle allait être la victime le lendemain, elle lui annonça, à son réveil, la volonté de la famille. Une lieure après, Régina était mariée dans la chapelle du château de **♦. Le prince, le tuteur et leur suite tinrent parole, et se retirèrent à Rome aussitôt après la célébration du mariage, laissant Régina â sa grand'mère , comme une enfant qui ne pouvait pas encore tenir le rang d'épouse et fautorité de maltresse de maison dans le palais de son mari. Son extrême jeunesse servit de prétexte pour colorer aux yeux de la société de Rome cette réserve du vieux prince ***. Il n'y eut de changé, dans la vie de Régina, que son nom. Au bout de quelques jours, elle avait presque oublié ellemême qu'elle ne s'appartenait plus. Il fut convenu que la jeune princesse de *** voyagerait avec sa grand'mère à Sienne, â Florence, à Naples, en Sicile , pendant les saisons d'été, et qu'elle vivrait à Rome comme pour achever son éducation dans le même couvent de la Longara où elle venait de passer les années de son enfance. Sa grand'mère s'y retirerait avec elle pour ne pas se séparer de son idole, qu'elle ne pouvait pas produire en public dans les salons tant qu'elle lui était laissée par l'indulgence de son mari.
Ce plan fut exécuté pendant un an tel qu'il avait été réglé.