LIVRE DEUXIÈME
Tout ce que j'ai dit jusqu'ici de Régina, je ne l'ai su que plus tard par elle, mais cela était nécessaire à dire pour donner une signification à la visite inattendue que je venais de recevoir au fond des forôls de la Bourgogne, et un sens aux lettres de Saluce que j'ai conservées et dont je copie ici quelques fragments. Ces lettres donnent pour ainsi dire l'envers et la suite de la passion de cette enfant, passion née d'un rêve et devenue par un hasard une déchirante réalité. Je copie ici littéralement les lettres de Saluce, me hornant à quelques suppressions et à quelques corrections de style qui n'enlèvent rien à la vérité et qui n'ajoutent rien à la passion. Saluce écrivait mieux que nous tous à celte époque, quand il voulait réfléchir sa pensée ou quand il était ému. Son éducation, moitié anglaise, moitié italienne, lui donnait un accent étranger et des ressources d'expressions qui manquent trop souvent aux hommes d'une seule langue.
PREiMIÈRE LETTRE.
. . . . c( Si tu étais ici, rien ne me manquerait: Il faut deux âmes pour embrasser Rome; je n'en ai qu'une, et je ne sais pas si je l'aurai longtemps. J'ai peur qu'elle ne m'ait été enlevée dans un regard comme à mon héros de l'Arioste, et qu'au lieu d'avoir été emportée dans une étoile, elle ne soit restée dans les deux plus beaux yeux qui aient jamais reflété ce beau ciel d'avril ici. Ohime ! (c'est une exclamation de langueur italienne), Ohime! ma pauvre sœur ne m'en avait pas trop dit! Oliime /... Misera me!,.. Povero me!... Toutes les interjections du Transtevere ne suffiraient pas à évaporer
4o8 NOUVELLES CONFIDENCES.
ce qui m'oppresse. Tu m'as connu peu poétique; je le sui^ plus que loi celte nuit, car je l'écris au lieu de dormir. Ma pensée n*est pas en moi ; elle n'est pas non plus dans cette belle poésie du Guido qui me regarde, ou plutôt qui regarde le ciel du fond de cette longue galerie qu'habitait mon oncle et où il entassait ses Irésors de peinture. Non, non, la poésie que j'ai vue aujourd'hui vit, marche, palpite et parle! Et quelle vie I et quelle démarche! et quelles palpitations dans le sein ! et quelles mélodies sur les lèvres! et quelles larmes transparentes sur le globe des yeux! 0 Guido Reni! tuas bien rêvé ; mais la nature rêve plus beau que toi !
« Tu dois penser que je suis devenu fou, comme cela m'est arrivé parfois de quelque toile de Raphaël, de la Galatée, de la Farnesina, ou de quelque page de roman anglais ouvert sur ma table, et que je me fais, comme nous faisions autrefois ensemble, un philtre de caprices pour m'enivren quitte à briser la coupe après ou à jeter mon anneau à la mer comme le dégoûté de Samos. Non, non, non! ce n'est pas cela. C'est elle! Et elle, qui? me dis-tu. Elle^ qui est, selon l'expression mosaïque! elle, dont je te parlais à Paris! dU. dont me parlait ma sœur dans toutes ses lettres: elle, qui m'ennuyait, tant on obsédait de ce nom et de ces perfections mes yeux et mes oreilles; elle, que j'appelais ma seconde sœur, tant ma sœur et elle s'étaient identifiées dans mes pensées; e//e enfin! Tu sais maintenant qui je veux dire. Eh bien ! ma sœur elle-même était aveugle, mon ami.
(( Elle m'a rappelé un vers de toi dont je ne me rappelle que le sen
« Son ombre contient plus d'électricité que le corps d'une (( autre. »
« Mais je te tiens trop longtemps en suspens ; c'est que j'ai la fièvre! Tiens, prends et lis! comme dit Talma.
« Je ne savais plus ce qu'était devenue cette enfant-merveille dont m'entretenait sans cesse Clotilde jusqu'à la veille de sa mort. Je la croyais envolée je ne sais où, à un des quatre vents du monde, bien loin du nid. Je n') pensais plus. Je pensais à l'àme de ma pauvre sœur envolée, celle-là en