LIVRE DEUXIÈME
notre absence, sans aucun doigt pour lui montrer la route, sans aucune voix chère pour Fencouragcr au départ! Et je médisais tous les soirs eu me couchant, dans ces grandes salles 011 nous avions tant joué ensemble et qu'elle remplis^ sait de sa belle voix : u 11 faut pourtant que j*aie le courage a d*aller voir de mes yeux la pierre de la chapelle où elle a « été couchée par des mains étrangères; il faut que je voie Cl ce cloître, ces jardins mornes, cette cellule, cet horizon de « cyprès, de pierres et de briques, qu'elle a vus si longtemps, et en pensant à nous, et qu'elle m'a si bien et si souvent dé- « crils qu'il me semble que j'irais les yeux fermés. » Et puis, quand le jour venait, je sentais un tel serrement de cœur, un pied si résistant à cette rue, que je disais : u Non, pas tt aujourd'hui. Je ne me sens pas assez fort, ou pas assez a calme, ou pas assez saint, pour causer de si près avec une « àme!... ») Deux fois même j'ai passé par la Longara, en revenant de Saint-Pierre, comme pour m'apprivoiser peu à peu à ridée, à la maison, à la tombe!... Une fois même j'ai levé la main pour sonner à la petite porte du couvent, puis j'ai baissé le bras et je ino suis sauvé, comme si j'avais eu peur qu'on n'eût aperçu mon geste et qu'on ne vînt m'ouvrir. Enfin, tu sais tout ce qui se passe de contradictions, d'enfantillages et de superstitions dans nos âmes quand elles sont seules. J'ai laissé passer un mois, puis un autre, puis la moitié d'un autre, sans oser y aller. Mais j'avais le projet (je dis : j'avais hier, car aujourd'hui je ne l'ai plus), j'avais le projet de partir pour la Sicile, où mon père a un vieil ami anglais qu'il m'a recommandé de voir. Je n'avais pas au palais la moindre relique de Clolilde, un cheveu, un bijou, un ruban, une robe, rien ; tout était resté au couvent après sa mort, à ce que me disait le concierge du palais de mon père. Je ne voulais pas absolument quitter Rome sans emporter un talisman de cet ange sur moi. Tu sais que je ne suis pas superstitieux comme les enfants de mon pajs de Bretagne; mais je suis mhnoratifd fidèle comme eux. Dans la relique, ce n'est pas la relique j'aime; c'est la pensée! Je ne sais pas si la pensée ne s'incorpore pas jusqu'à un certain
point dans la chose matérielle, et ne lui communique pas, non une yertu secrète, mais un signe présent et yisible de vertu ! une émanation de Têtre absent qui imprime à Fobjet donné en souvenir une continuité de présence, d'amour, de protection. Je divague, mais c'est égal, je ne me fais pas avec toi plus surhumain que je ne suis. Bref, je voulais une présence réelle de ma pauvre sœur sur le cœur, au cou, au doigt, dans mon portefeuille. 11 fallait aller demander cette relique où elle était. Je pris mon courage dans mon désir et j'y allai.
« Mais trois heures du matin sonnent à Saint-Pierre; je t'ennuie; c'est égal encore, je continue. Je ne puis pas dormir, il faut que j'écrive, tu ne liras pas si tu veux.
« J'y allai donc; et quand? Y a-t-il un siècle? En vérité, il me semble qu'il y a un siècle et que l'image qui est en ce moment dans mes yeux, quand je les ferme, y a toujours été. Eh bien! il y a la moitié d'un jour et la moitié d'une nuit ! 0 temps ! tu n'existes pas ! tu n'es que le vide de ce qui n'est pas encore, attendant ce qui doit être. Aussitôt que ce vide est rempli, il n'y a plus de temps : à quoi mesurer ce qui n'est plus?
a Donc j*allai, à deux heures après midi, par un brûlant soleil qui me faisait chercher l'ombre rapprochée des murs, et qui chassait des rues désertes toute figure humaine, sonner tout tremblant à la petite porte du couvent de ma sœur. La porte s'ouvrit comme d'elle-même et j'entrai, sans avoir vu personne, par une allée qui délwuche dans la cour. Personne non plus; tout le monde faisait la sieste dans les cellules. Une main de tourière assoupie m'avait apparemment tiré d>n haut le verrou de la porte grillée. J'étais heureux de cette solitude complète; une voix m'aurait brisé le cœur; une figure quelconque se serait interposée entre l'image de ma sœur et moi. Je regardais en liberté et en paix ces murs qui l'avaient enfermée, ces pavés qu'elle avait foulés, cette longue allée de cyprès qu'elle avait comptés si souvent en pensant à moi, cette fontaine qui bouillonnait sous le cloître et dont le murmure l'avait éveillée ou assoupie trois ans ! La cour