LIVRE DEUXIÈME
réclair foudroie, et ce visage enlùve et attire. Ce n'est pas la foudre, non, c'est plutôt Tévaporation soudaine de l'âme vers la divinité de Fattrail... Tiens! je brise ma plume, je maudis les mots ; ce n*est rien de tout cela ! c'est tout cela, et puis encore, après tout cela, c'est elle ! Prends que je n'ai rien dit.
« J'eus le temps (si le temps existe devant une pareille apparition, et je crois que non) , mais enfin , j'eus ce qu'on appelle le temps de regarder de tous mes yeux extérieure et intérieurs la ravissante figure qui s'avançait nonchalamment, les bras pendants, les regards baissés sur le pavé de la chapelle. Les statues de pierre qui étaient dans les niches derrière l'autel n'étaient pas plus de pierre que moi. Je ne j
crois pas que ma respiration seulement eût soulevé une fois [
mon sein depuis que mon regard était attaché sur elle. j
J'aurais voulu qu'elle avançât toujours et n'approchât jamais. |
Il me semblait qu'elle portait ma vie, et que le premier cri, j
le premier geste, allaient faire tout disparaître et la briser dans sa fuite !
tt Soit qu'elle fût trop absorbée dans sa pensée , soit que le rayon qui tombait d'aplomb du dôme à jour du petit clôt- Ire, et qui rejaillissait sur l'or et sur le marbre de l'autel, éblouit ses yeux, elle ne me voyait pas encore, bien qu'elle ne fût plus qu'à six pas de moi. Sans relever la tête, arrivée au bord de la pieire du tombeau de ma sœur, elle s'agenouilla. Elle déposa doucement le gros bouquet qu'elle portait dans ses mains sur le marbre, comme si elle eût craint que le bruit de ces feuilles de roses posées sur un cercueil ne réveillât la morte endormie. Puis elle resta un moment immobile et en silence, regardant la pierre et remuant légèrement ses lèvres, où je crus saisir le nom de notre chère Clotilde.
a Je ne puis te dire ce qui se passa en moi en voyant que je ne sais quelle parenté funèbre existait entre cette âme re>^tue d'un corps céleste et la mienne, et qu'avant de nous être entrevus, un sentiment commun nous unissait dans ce culte de ma sœur. Serait-ce, me disais-je en moi-même, cette Régina dont Clotilde fut si aimée ? Mais Clotilde m'avait écrit, VII. 30
pea de temps avant sa mort qu'elle avait perdu sa Rëgina, et qu'elle allait se marier avant peu au prince ***. Or, la charnante figure n'avait rien du costume d'une femme. Ses cheveux nus, sa robe noire, nouée sans aucun ornement, autour du cou, étaient le costume en usage aux jeunes filles romaines. Ce ne pouvait être Régina !...
« An moment où je me demandais ainsi : qui pevt-elle être ? elle se releva sur un genou en r^evant aussi la tête pour saluer l'autel avant de se retirer, elle m'aperçut Elle ne jeta point de cri ; ses yeux restèrent fixes, ses lèvres entr^ouvertes, ses bras tendus vers moi, comme ceux d'une somnambule; la pâleur du marbre se répandit sur ses traits, ses bras retombèrent le long de son corps, sa tète s'inclina, ses jambes fléchirent, et elle glissa sur ses genoux, assise, la main gauche appuyée sur la pierre de Clotilde pour se soutenir, et continuant à me regarder. Je m'élanrai et je la soutins dans mes bras. Que te dirai-je de ce qui se passa en moi, quand je sentis le poids léger de cette femme non évanouie, mais affaissée sur mon cœur ?
« Je n'eus que le temps de l'emporter vers le grand air ; ce ne fut qu'un éblouissement ; elle reprit à l'instant la couleur, le mouvement, la parole. Elle se dégagea sans colère et sans brusque soubresaut de mes bras, comme si elle s'y était sentie à sa place. Elle regarda la pierre de Clotilde, puis moi , puis la pierre encore, puis moi de nouveau. On eût dit d'un peintre qui confronte un modèle avec un portrait Puis tout à coup, s' élançant du cœur, des yeux et du geste vers mon visage : « 0 Clotilde, c'est lui, car c'est toi ! » dit elle. Puis, avec une volubilité enfantine et balbutiante: u N'est-ce pas, monsieur que vous êtes bien lui ? Eh bien ! moi, je suis elle, je suis Régina! Je suis son amie, sa sœur, sa fille sur la tere ! Vous le voyez, je vis encore d'elle, avec elle, et pour elle ! Quand je cueille deux fleiiors, il y en a une pour mes cheveux et une pour son cercueil 1 Est-ce que vous i
ne me connaissez pas comme je vous ai tout de suite reconnu, vous? Mais vous ne m'avez pas fait peur: oh ! non; son fantôme ne m'effrayerait pas I Je me sens aussi tran-