LIVRE DEUXIÈME
Tal sairvage des marais Pontins , acheté d'avance par Salace, était attelé à cette charrette. Régina dépoailla ses habits de soie el prit le costume de laine d'une des nièces de sa nonrrice. Salace était couvert de son costume romain et de son manteau de laine brune. Il portait aux jambes les souliers à semelles de bois et les guêtres de cuir noir des paysans de la campagne Sabine. Il avait deux fusils et une espingole chargée jusqu*à la gueule, dans la paille de la charrette, sous ses pieds. Les fugitifs , accompagnés seulement de la nourrice, prirent, quatre heures avant le jour, la route des montagnes, en suivant le plus possible les chemins les moins fnVpientés. Grâce à la vigueur du cheval, ils arrivèrent le soir du lendemain à la résidence de la comtesse LIvia. La comtesse , qui les attendait à toute heure, ne perdit pas un instant à jouir du retour de sa fille. Elle avait tout préparé pour réventualité de sa fuite. Une felouque espagnole, nolisée par les soins de son fattore, attendait leurs ordres à Gaëte. Ils s'y rendirent le lendemain et s'embarquèrent pour Gènes, où la comtesse avait averti par lettre son banquier de lui préparer de l'or, une voiture et un courrier.
Les adieux de Régina et de Saluce, en se séparant des deux fugitives délivrées, ne furent qu'un court et heureux ajournement de leur réunion et de leur félicité. Ils devaient se retrouver six semaines après à Paris. Mais comme la fuite de Régina aurait passé pour un rapt si le nom de Saluce y avait été mêlé, Saluce résolut de revenir hardiment à Rome, comme s'il n'en était jamais sorti, de s'y montrer avec affectation dans les lieux publics et au théâtre, et de démentir ainsi, par sa présence, toute participation à l'événement dont le public allait s'entretenir.
Il reprit donc la route de Rome par le même chemin et dans le même costume qui avaient assuré Fenlèvement de
Régina ; mais en arrivant la nuit dans la maison du frère de la nourrice, il trouva dans la cour une bande de sbires qui l'attendaient et qui se saisirent de lui avant qu*ii lui fût possible de soupçonner même leur présence. Déjà les lettres de Régina et toutes les preuves de sa participation à l'enlèvement de la princesse, surprises dans sa cellule, étaient dans les mains dessbii-es. On le conduisit au palais de Buon Govemo ou de la police, et, après un court interrogatoire secret, il fut enfermé au château Saint-Ange comme un criminel d'État.
C'est de là que, par l'intermédiaire d'un sous-ofOcier suisse de la garnison du château, il par\înt à faire tenir à Gênes, à la comtesse et à sa fille, la lettre qu'elles m'avaient apportée.
Je rejoignis au Pont-de-Pany la princesse et sa grand'mère, prêt à les accompagner partout où l'assistance d'un ami de Saluce pouvait les protéger contre leur isolement. Après un instant de délibération avec elles, il fut reconnu que leur séjour à Paris, sous les yeux du nonce et sous l'action d'un gouvernement lié par des rapports de déférence politique et religieuse avec la cour de Rome, avait quelques inconvénients et quelques dangers. Elles résolurent, d'après mes avis, de sortir de France et de se rendre à Genève par la route de Dijon. Dans ce pays de neutralité, rapproché de l'Italie par le Simplon et IViilan, elles pouvaient plus sûrement envoyer des messagers confidentiels à Rome, en recevoir, et attendre avec plus d'isolement et de sécurité la liberté de Saluce et les suites du procès qu'elles étaient décidées à soutenir devant les juges romains pour contester la validité du mariage et recouvrer leur indépendance.
Nous reprîmes donc ensemble la route de Genève ; nous y arrivâmes sans événement.