‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 226 sur 269 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Je m'occupai, d'après leur désir, aussitôt après notre arrivée à Genève, de chercher sur les bords du lac une maison modeste, solitaire et d'un séjour agréable, oii ces deux femmes, qui voulaient rester inconnues, pussent passer le temps plus ou moins prolongé de leur exil. Je ne trouvai cette maison qu'à une certaine distance de Genève, aux environs de la jolie petite ville de Nyon. Elle consistait en deux ou trois pièces au rez-de-chaussée, ouvrant sur une pelouse plantée de tilleuls, et quelques chambres basses au premier étage pour la comtesse Livia, sa fille, la nourrice et les deux femmes que je leur avais trouvées à Nyon pour les servir. Une petite chambre, dont les murs étaient de sapin, au-dessus de la maisonnette de bois du jardinier, séparée du corps de logis par un verger, me servit de logement à moi-même. Ce séjour, quoique pauvre en apparence, était délicieux. (Le \erger se confondait, du côté opposé au lac, avec un taillis de châtaigniers coupé çà et là de sentiers naturels de sable, où l'on pouvait s'égarer jusqu'aux montagnes. Une source descendant par un tuyau de sapin et coulant par un robinet de cuivre tombait nuit et jour avec un bruit modulé diversement, selon le vent, dans un bassin de pierre où venaient lM>ire les vaches et les oiseaux. Devant la façade de la maison de la princesse, une colonnade de troncs de sapins coupés et replantés en terre avec leur écorce s'avançait de quelques pas sur le sable d'une allée, et recouvrait un divan de bois raboteux, où Ton apportait les coussins du salon et où la comtesse Livia passait toutes les heures tièdes du jour avec la nourrice. La pelouse, qui s'inclinait par une pente douce an peu plus loin, n'avait son horizon coupé que par deux ou trois beaux frênes jamais étançonnés qui semblaient sortir des flots du lac. Au delà des frênes, la pente se précipitait et allait mourir dans les cailloux du bord, que les vagues agitaient, quand il y avait du vent, de ce petit bruit d'enfants qui jouent avec des pierres. Il y avait là, au piedjd'un [immense saule blanc, un banc de mousse entre les racines de l'arbre, d'où l'on voyait à gauche et en face Lausanne, Vevey, Villeneuve, Saint-Gingo, les gorges du Valais et les innom- VII. 31

brables cimes blanches de neiges éternelles qui senrent comme de degrés an Mont-Blanc. Régina m'y entraînait sans cesse pour me demander le nom de «ette montagne, puis de celle-ci, puis de cette autre, puis si de Tautre côté de cette neige on était en Italie, puis si l'on apercevait Rome du baat de ces sommets, puis combien il y avait de jours et d'heores de marche, en courant toujours, du pied de ces monts à la porte du Peuple. On voyait que sa pensée ne s'asseyait pas un seul instant avec elle dans ce délicieux séjour, et que son âme franchissait ces hauteurs plus vite que ces rayons roses sur ces neiges pour aller frapper d'une continuelle a^iration les murs noirâtres du château Saint-Ange. Elle n'avait pas d'inquiétude sérieuse sur le sort de Saluce, protégé par sa qualité d'étranger contre les sévices qui auraient pa atteindre un Romain; mais elle avait ces impatiences de la jeunesse, qui compte pour des siècles sans retour et sans fin toutes les minutes perdues pour la passion.

Je n'essayais nullement de la consoler, inconsolable moimême d'une bien autre absence; je savais, par une expérience précoce, que le rôle de consolateur, importun, intempestif, odieux pendant que la douleur ne veut pas s'oublier elle-même, ne devient agréable et doux qu'après que la douleur est amortie et quand elle court elle-même au-devant de la consolation. Je vivais le plus possible loin d'elle, la livrant à sa propre volonté, â ses rêves, i sa solitude, à ses larmes, errant moi-même une partie du jour àanis les goiges du Jura, Usant, écrivant, cà et là, quelques vers sur les scènes éblouissantes que j'avais sans cesse sous les yeux, et assidu seulement le soir auprès de la pauvre comtesse Livia, dont je cherchais à désennuyer les heures.

Je me fis aimer ainsi de Régina d'une amitié familière et confiante, bien plus que si j'avais apporté dans mes rapports de chaque instant avec elle un empressement et une servilité de complaisance que sa beauté et sa bonté auraient pu inspirer à d'autres. Je ne puis pas dire que je ne fusse pas ébloui d'une beauté à laquelle rien de ce que f avais vu jnsqae4à en Europe ne pouvait ttre oomparé. Je regardais cette jeune

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