‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 23 sur 269 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

mort d'uiH' fille chérie, celle où elle éleva ses yeux et ses mains résignés vers le clell Toutes ces images, toutes ces ♦•inpnMntes, tous ces groupes, toutes ces figures, toutes ces f<*'lirilés, toutes ces tendresses peuplent encore pour nous ce pftit enclos comme ils Tont peuplé, ^i\ifié, enchanté pendant tant de jours , les plus doux des joui*s , et font que, n'cueillant par la pensée notre existence extravasée depuis, dans ces mêmes allées nous nous en>eloppons pour ainsi dire de ce sol, de ces arhres, de ces plantes nées avec nous, •'t nous voudrions que Tunivers comm(»nçât et finit pour nous avec Irs murs de ce pauvre enclos.

O- jardin paternel a encore maintenant le même aspect. Les arhres un peu vieillis commencent seulement à tapisser Irui-s troncs de taches de mousse ; les hordures de roses et d'œillets ont empiété sur le sahie, rétn»ci les sentiers. Ces hordures traînent leui's filaments où les pieds s'emharrassent. Ii«»ux rossignols chantent encore les nuits d*été dans l(»s deux lK*rceaux déserts. Les trois sapins plantés par ma mère ont «•iicore dans leure rameaux les mêmes hrises mélodieuses. Le sohMl a le même éclat sur les nues à son coucliant. On y jouit du même silence, interrompu seulement de temps en liMn|)s par le tintement des Angélus dans le clocher, ou par la cadence monotone et assoupissante des fléaux qui hatt(»nt !•• l)|é sur les aires dans les granges. Mais les herh(»s parasiti-s, les ronces, les grand(»s maures bleues s'élèvent par touffes épaisses entre les rosiers. Le lierre épaissit ses dra- IMTi«*s déchirées contre les murs. Il empiète chaque année da\antage sur les fenêtres toujoui's fermées de la chamhre dt' noti-e mère; et quand par hasard je m'y promène H (pie jr m*y oublie un moment, je ne suis arraché à ma solitude que par les pas du vieux vigneron qui nous senait de jardiniiT dans ces jours-là, et qui revient de temps en temps visitiT si»s plantes comme moi mes souvenirs, mes apparitions et mes regrets.

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morale comme j'avais vécu de sa vie physique dans ses flancs, jusqu'au moment où j'eii fus airaché pour aller vivre de la vie putride ou tout au moins glaciale des collèges.

Je n'eus donc ni maître d'écriture, ni maftre de leclui-e, ni maître de langues. Un voisin de mon père, M. Bruys de Vaudran, homme de talent retiré du monde, où il avait beaucoup vécu, venait nous voir une fois par semaine; il me donnait d'une très-belle main des exemples d'écriture que je copiais seul et que je lui remettais à corriger à sou retour. Le goût de la lecture m'avait pris de bonne heure. On avait peine à me trouver assez de livres appropriés à mon âge pour alimenter ma curiosité. Ces livres d'enfants ne me suffisaient déjà plus; je regardais avec envie les volumes rangés sur quelques planches dans un petit cabinet du salon. Mais ma mère modérait chez moi cette impatience de connaître ; elle ne me livrait que peu à *peu les livres, et avec intelligence. La Bible abrégée et épurée, les fables de La Fontaine, qui me paraissaient à la fois puériles, fausses et cruelles, et que je ne pus jamais apprendre par cœur; les ouvrages de M'"® de Genlis, ceux de Berquin, des morceaux de Fénelon et de Bernardin de Saint-Pierre, qui me ravissaient dès ce temps-là; la Jérusalem délivrée, Robinson, quelques tragédies de Voltaire, surtout Mèrope, lue par mon père à la veillée : c'est là que je puisais, comme la plante dans le sol, les premiers sucs nourriciers de ma jeune intelligence. Mais je puisais suiiout dans l'àme de ma mère; je lisais à travers ses • yeux, je sentais à travei's ses impressions, j'aimais à travers son amour. Elle me traduisait tout : nature, sentiment, sensations, pensées. Sans elle, je n'aurais rien su épeler de la création que j'avais sous les yeux; mais elle me mettait le doigt sur toute chose. Son àme était si lumineuse, si colorée et si chaude, qu'elle ne laissait de ténèbres et de froid sur rien. En me faisant peu à peu tout comprendre, elle me faisait en même temps tout aimer. En un mot, l'instruction insensible que je recevais n'était point une leçon : c'était Faction même de vivre, de penser et de sentir que j'accomplissais sous ses yeux, avec elle, comme elle et par elle. C'est

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