LIVRE QUATRIÈME
ainsi que mon cœur se formait en moi sur un modèle que je n'avais pas même la peine de regarder, tant il était confondu avec mon propre cœur.
Ma mère s*inquiétait très-peu de ce qu'on entend par instruction; elle n*aspirait pas à faire de moi un enfant a\anc^ pour son âge. Elle ne me provoquait pas à cette émulation qui nVst qu'une jalousie de l'orgueil des enfants. Elle ne me laissait comparer à personne ; elle ne m'exaltait ni ne m* humiliait jamais par ce^ comparaisons dangereuses. Elle pensait avec raison qu'une fois mes forces intellectuelles développées par les années et par la santé du corps et de ri^prit, j'apprendrais aussi couramment qu'un autre le peu tU* grec, de latin et de cliiffres dont se compose cette banalité lettrée qu'on appelle une éducation. Ce qu'elle voulait, c'était faire en moi un enfant heureux, un esprit sain et une âme aimante, une créature de Dieu et non une poupée des hommes. Elle avait puisé ses idées sur l'éducation d'abord dans son âme, et puis dans Jean-Jacques Rousseau et dans Bernardin de Saint-Pierre, ces deux philosophes des femmes, pareil qu'ils sont les philosophes du sentiment. Elle les avait connus ou entrevus l'un et l'autre dans son enfance*, chez sa ni«»n*; elle les avait lus et vivement goûtés depuis ; elle avait <*ntendu, toute jeune, débattre mille fois leurs systèmes par M*^ de Genlis et par les personnes habiles chargées d'élever Us pnfants de M. le duc d'Orléans. On sait que ce prince fut U» premier qui osa appliquer les théories de cette philosophie naturelle à l'éducation de ses fils. Ma mère, élevée avec eux H pn.\sque comme eux, devait transporter aux siens ces traditions de son enfance. Elle le faisait avec choix et discerneinput. Elle ne confondait pas ce qu'il convient d'apprendre à fl'*N princes, placés au sommet d'un ordre social, avec ce qu'il con^if>nt d'enseigner  des enfants de pauvres et obscures • u. 5
familles, places tout près de la nature dans les conditions modestes du travail et de la simplicité. Mais ce qu'elle pensait c'est que, dans toutes les conditions de la vie, il faut d'abord faire un homme, et que, quand l'homme est fait, c'est-^-dire l'être intelligent, sensible et en rapports justes avec lui-même, avec les autres hommes et avec Dieu, qu'il soit prince ou ouvrier, peu importe, il est ce qu'il doit être ; ce qu'il est est bien, et l'œuvre de sa mère est accomplie.
C'est d'après ce système qu'elle m'élevait. Mon éducation était une éducation philosophique de seconde main, une éducation philosophique corrigée et attendrie par la maternité.
Physiquement, cette éducation découlait beaucoup de Pjthagore et de V Emile. Ainsi, la plus grande simplicité de vêtement et la plus rigoureuse frugalité dans les aliments en faisaient la base. Ma mère était convaincue, et j'ai comme elle cette conviction, que tuer les animaux pour se nourrir de leur chair et de leur sang est une des inflrmités de la condition humaine ; que c'est une de ces malédictions jetées sur l'homme soit par sa chute, soit par l'endurcissement de sa propre penersité. Elle croyait, et je le crois comme elle, que ces habitudes d'endurcissement de cœur à l'égard des animaux les plus doux, nos compagnons, nos auxiliaires, nos frères en travail et même en affection ici-bas ; que ces immolations, ces appétits de sang, cette vue des chairs palpitantes, sont faits pour brutaliser et pour endurcir les instincts du cœur. Elle croyait, et je le crois aussi, que cette nourriture, bien plus succulente et bien plus énergique en apparence, contient en soi des principes irritants et putrides qui aigrissent le sang et abrègent les jours de l'homme. Elle citait, à l'appui de ces idées d'abstinence, les populations innombrables, douces, pieuses de l'Inde, qui s'interdisent tout ce qui a eu vie, et les races fortes et saines des peuples pasteurs, et même des populations laborieuses de nos campagnes, qui travaillent le plus, qui vivent le plus innocemment et les plus longs jours, et qui ne mangent pas de viande dix fois dans leur vie. Elle ne m'en laissa jamais manger avant Tàge