‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 239 sur 269 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Et les flots qu'elle brise ont oublié son nom! » Il disait, et déjà sur les rives profondes Où du sang des humains le Rhin teignait ses ondes , Il reprenait sa course, et du sommet des airs Me montrait vers le nord ces empires déserts Qui , sous des cieux glacés où languit la nature, Formaient autour du pôle une étroite ceinture. Bords affreux qu'aux rigueurs d*un éternel hiver L'homme osa conquérir et ne put conserver I Leur faux éclat ne fut qu'un brillant météore, Pareil aux feux trompeurs de cette fausse aurore Qui, de leur longue nuit perçant l'obscurité, Teint leur sombre horizon d'un moment de clarté! Puis, franchissant les monts de la verte Helvétie, Il rase, en serpentant, les plaines d'Italie, Traverse l'Apennin, voit l'Arno dans son cours De ses bords dépeuplés embrasser les contours. Comme un cygne des lacs que le printemps ramène Voit son aile briller dans l'eau du Trasimène, Me montre, en souriant, à Thorizon lointain Le Soracte éclairé des rayons du matin, Longe les verts coteaux de la fraîche Sabine, Vers la rive des mers d'un vol pressé décline. Voit des déserts semés de superbes débris , Traverse un fleuve étroit aux flots presque taris , Et s'abattant enûn sur les remparts de Rome : « Voilà, s*écria-t-il, le dernier sort de l'homme! C'est ici que fuyant la mort de toutes parts. De mille nations quelques restes épars, Par le souffle de Dieu balayés sur ces rives. Cachent dans ces débris leurs tribus fugitives. Soit que du sang sacré ces bords encor fumants Résistent plus longtemps au choc des éléments, "Soit que l'esprit fatal dont le monde est l'empire Ne les ait réunis que pour mieux les séduire! Tous les enfants d'Adam rassemblés dans ce lieu Attendent dans l'effroi le jour, le jour de Dieu ! Tu l'as voulu, mon fils? tu le verras, mais pleure! > 11 dit, reprend son vol, s éloigne, et je demeure Seul, invisible, errant comme une ombre sans corps. Qui, s'échappant la nuit de la foule des morts, Revient aux lieux chéris où l'inslinct la rappelle Chercher s'il est un cœur qui se souvienne d'elle, Sur celui qu'elle aimait jette un œil éperdu,

Et désire de voir et tremble d'avoir vu. Ainsi de Romulus parcourant les collines. Je cherchais les vivants cachés dans leurs ruines; Je suivais, je comptais les rares habitants, Seuls débris échappés au naufrage du temps; Invisible témoin de leur funèbre drame, J'entendais leurs discours, je lisais dans leur âme, Et frissonnant comme eux de tristesse et d'effroi. Je m'écriais en vain : « Esprit, emportez-moi? »

Hélas I mes yeux à peine avaient reconnu Rome; Cet asile des dieux, ce chef-d'œuvre de l'homme. N'étalait plus alors dans ses vastes remparts Ces temples, ces palais des dieux et des Césars; Les mortels abrités sous ses débris antiques N'élevaient plus au ciel de somptueux portiques; Attendant tous les jours le dernier de leurs jours. Us n'embellissaient plus leurs précaires séjours; Le soc ne fendait plus leurs tristes héritages; Qu'importaient de leurs champs les fruits ou les ombragf's A ces êtres déchus, dont l'espoir incertain Ne s'étendait, hélasl qu'à peine au lendemain?

Ni les lois, ni les mœurs, ni la crainte des peines, De la société ne gouvernaient les rênes; La liberté sans frein et la force sans droits Remplaçaient dans ces murs peuple, tribuns et rois; Chaque jour, chaque instant voyait un nouveau maître Renaître pour périr et périr pour renaître. Point de culte commun : sur des autels d'un jour Chacun créant son Dieu, le brisant à son tour. Mesurant à sa peur ses lâches sacrifices, Avait autant de dieux qu'il rêvait de supplices! Seulement, quelquefois, de l'enfer ou du ciel Descendant ou montant sous les traits d'un mortel, Un ange de lumière, un esprit de ténèbres Effrayant les esprits de prodiges funèbres, Troublant- les éléments, commandant au trépas, Entraînaient un moment les peuples sur leurs pas, Puis, s'évanouissant comme une ombre légère « Us les abandonnaient à leur propre misère. Confondaient à leurs yeux l'erreur, la vérité , Et semblaient se jouer de leur crédulité t

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