LIVRE TROISIÈMl
Ainsi sans lois, sans arts, sans culte, sans patrie,
Privés des doux travaux qui fécondent la vie,
Les hommes, fatigués de leur morne loisir.
Traînaient des jours affreux sans espoir, sans désir,
Des nobles passions, aliment de nos Ames,
Dans leurs cœurs assoupis ne sentaient plus les flammes;
Une seule' pensée, un morne sentiment.
De leurs esprits glacés immuable tourment.
Semblable au poids affreux que dans Thorreur d'un rêve
De son sein qu'il oppresse un malade soulève,
La crainte, remplaçant liens, patrie, amour.
Régnait seule à jamais sur leur dernier séjour,
Sevrait les tendres fruits des baisers de leurs mères.
Arrachait la beauté des deux bras de leurs pères,
Et des hommes frappés d'une muette horreur
Changeait Tamour en haine et la crainte en fureur.
Tantôt on les voyait dans un sombre silence
Traîner de leurs longs jours la stupide indolence,
Assis sur les débris d'un temple profané.
Les bras croisés, rœil Gxe et le front incliné;
Tantôt, fuyant en vain leur vague inquiétude,
Chercher des souterrains Thorrible solitude,
Et maudissant du jour l'inutile flamb?au.
S'ensevelir vivants dans la nuit du tombeau ;
Puis, saisis tout à coup d'un bizarre délire,
S'abandonner sans cause aux accès d'un fou rire.
Se chercher, s'embrasser, pousser d'horribles cris,
Se couronner de fleurs, danser sur des débris;
Comme pour dérober une heure à leurs supplices.
Se hâter d'inventer de nouvelles délices.
D'un regard impudique outrager la beauté ,
Mêler les ris, les pleurs, la mort, la volupté.
Et puiser dans le sein de leur fatale ivresse 4
Un bonheur plus affreux encor que leur tristesse.
Cependant, quand le cri de leurs pressants besoins Pour soutenir leurs jour> sollicitait leurs soins. On ne les voyait pas, le\és avant l'aurore, Coucher le blond froment sur le sillon qu'il dore , Des épis desséchés dérouler les faisceaux. Faire jaillir le grain sous les bruyants fléaux. Recueillir en chaulant les doux présents des treilles, Dérober aux forêts le nectar des abeilles, Fouler d'un pied rougi par le suc du raisin
Le pressoir ruisselant des flots ambrés du vin.
Ni du fanon gonflé des fécondes génisses
Faire écumer le lait dans de brillants calioes.
Tous ces dons prodigués au travail des humains
Semblaient s'être taris sous leurs coupables mains;
Les arbres languissants sans sève et sans culture.
N'étalant qu'à regret une rare verdure,
Aux feux d'un astre éteint ne voyaient plus mùnr
Ces fruits qu'à nos besoins leurs bras semblaient offrir!
Les animaux rendus à leur indépendance ,
De l'homme dégradé dédaignant la présence,
Ne reconnaissaient plus sur son front profané
Le signe du pouvoir dont Dieu l'avait orné ;
Le taureau, brandissant sa corne menaçante.
Ne tendait plus au joug sa tète obéissante;
L'étalon indompté ne mordait plus le frein;
L'agile lévrier ne léchait plus sa main;
Le coq, abandonnant le seuil de ses demeures,
Au pAtre vigilant ne chantait plus les heures;
La fidèle colombe avait fui dans les bois.
Et l'oiseau domestique, effrayé de sa voix.
Ne venait plus lui pondre au retour de l'aurore
Ces doux fruits de son nid , ravis avant d'éclore!
Mais seul, abandonné de ses sujets divers.
Ce roi des animaux, de la terre et des mers.
Errant sur les confins de son stérile empire.
Allait, sur les rochers où l'Océan expire.
Recueillir pas à pas, pour soulager sa foim.
Ces vils rebuts des mers rejetés de son sein.
Ces reptiles des eaux , ces impurs coquillages
Que balayaient les flots sur le sable des plages.
En fouillant les débris des murs abandonnés,
Dei autels, des tombeaux par ses pas profanés.
Du marbre verdoyant de ces vieilles ruines
Ses négligentes mains arrachaient des racines.
De ces vils aliments composaient son repas.
Que le nectar de Thomme, hélas! n'arrosait pas.
Ainsi dans les horreurs d'une longue agonie Végétaient ces enfants d'une race bannie; Une éternelle attente empoisonnait leurs jours; Mille étranges rumeurs occupaient leurs discours! Tantôt, pour détourner les fléaux de leurs tètes. Le fer avait parlé par la voix des prophètes,