‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 25 sur 269 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

où je fus jeté dans la vie péle-m^le des collèges. Pour m'en ùler le dc^sir, si je Tavais eu, elle n'employa pas de raisonnements, mais elle se servit de Tinstinct, qui raisonne mieux t*n nous que la logique.

J'a\ais un agneau qu'un paysan de Milly m'avait donné, et que j'avais élevé à me suivi*e partout, comme le chien le plus tendre et le plus Adèle. Nous nous aimions avec cette première passion que les enfants et les jeunes animaux ont naturellement les uns pour les autres. Un jour, la cuisinière dit à ma mère : » Madame, Fagneau est gras; voilà le boucher qui vient le demander : faut-il le lui donner? » Je me récriai, jp me précipitai sur l'agneau, je demandai ce que le boucher voulait en faire et ce que c'était qu'un boucher. La cuisinière me répondit que c'était un homme qui tuait les agneaux, les moutons, les petits veaux et les belles vaches pour de l'argent. Je ne pouvais pas le creire. Je priai ma mère. J'obtins facilement la grâce de mon ami. Quelques jours après, ma mère allant en ville me mena avec elle et me fit passer, comme par hasai-d, dans la cour d'une boucherie. Je vis des hommes, les bras nus et sanglants, qui assommaient un bœuf; d'autres qui égorgeaient des veaux et des moutons, et qui dépeçaient leurs membres encore pantelants. Des ruisseaux de sang fumaient rà et là sur le pavé. Une profonde pitié mêlée d'horreur me saisit. Je demandai à passer vite. L'idée de ces vrênes horribles et dégoûtantes, préliminaires obligés d'un de ces plats de viande que je voyais ser\'is sur la table, me fit prendre la nourriture animale en dégoût et les bouchers en horreur. Bien que la nécessité de se conformer aux conditions de la société où l'on vit m'ait fait depuis manger tout ce que le monde mange, j'ai conservé une répugnance raisonnée pour là chair cuite, et il m'a toujours été difficile de ne pas voir dans l'état de boucher quelque chose de l'état de bf>urreau. Je ne \écus donc, jusqu'à douze ans, que de pain, dp laitage, de légumes et de fruits. Ma santé n'en fut pas moins forte, mon développement moins rapide, et peut-être «*st-ce à ce régime que je dus celte pureté de traits, cette vnsibilité exquise d'impressions ^t cette douceur sereine

d'humeur el de caractère que je conserrai jusqu'à cette époque.

Quant aux sentiments et aux idées, ma mère en suivait le développement naturel chez moi en le dirigeant sans que je m'en aperçusse, et peut-être sans s'en apercevoir elle-même. Son sysW^me n'était point un art, c'était un amour. Voilà pourquoi il était infaillible. Ce qui l'occupait par-dessus tout, c'était do tourner sans cesse mes pensées vers Dieu et de vivifier tellement ces pensées par la présence et par le sentiment continuels de Dieu dans mon âme, que ma religion devînt un plaisir et ma foi un entretien avec l'Invisible. Il était difficile qu'elle n'y réussît pas, car sa piété avait le caractère de tendresse comme toutes ses autres vertus.

Ma mère n'était pas pi-écisément ce qu'on entend par une femme de génie dans ce siècle où les femmes se sont élevées à une si grande hauteur de pensée, de style et de talent dans tous les genres. Elle n'y pretendit môme jamais. Elle n'exervail pas son intelligence sur ces vastes sujets. Elle ne forçait pas par la it^evion les ressorls faciles et élastiques de sa souple imagination. Elle n'avait en elle ni le métier ni l'art do la fonuue supérieure de ce temps.

Elle n'écrivait jamais pour écrire, encore moins pour èUv admiiw, bien qu'elle écrivît beaucoup pour elle-même et pour retn>u\er dans un registre de sa conscience et des événements de sii vie intérieure un miroir moral d'ellemême où elle se regardait souvent pour se comparer et s'aniélioivr. Cette habitude d'enregistrer sa vie, qu'elle a conservée jusqu'à la fin, a produit quinze à vingt volumes de confidences intimes d'elle à Dieu, que j'ai eu le bonheur de conserver, et où je la retrouve toute vivante quand j'ai besoin de n^e réfugier encore dans sou sein.

Elle a\ail peu lu, de peur d'effleurer sa foi si vive et si

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