‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 246 sur 269 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Depuis ce premier jour où ma vieille paupière Dans !>nfance des temps s'ouvrit à la lumière, De ces milliers de jours qui sous mes yeux ont lui, Je ne te vis jamais si morne qu'aujourd'hui 1 Os fils de la lumière ont-ils, comme nous-mètne, Quelque pressentiment *de leur heure suprême? Ahl qu'ils rappellent peu, par leurs traits eflacés. Ces premiers jours du monde à jamais éclipsés , Quand, sous leurs premiers pas, la terre épanouie Exhalait vers son Dieu comme un parfum de vie, Et qu'emportant les vœux des mortels innocents, ils s'en allaient chargés de nuages d'encens! Mais, à présent, dans l'ombre où leur cercle s'achève, Sur un désert en deuil il se couche et se lève , Sans qu'un cœur innocent , sans qu'un pieux regard L'invoque à son lever, le suive à son départ! Cependant, ô ma fille! un œil nous les mesure; Ils doivent leurs tributs au roi de la nature; Il ne les a point faits, comme un vain ornement. Pour semer de leurs feux la nuit du firmament. Mais pour lui rapporter, aux célestes demeures, La Gloire et la Vertu sur les ailes des Heures! Accomplissons donc seuls teur sublime devoir! Prions le jour, la nuit, le malin et le soir! Et tandis que la terre, à son instant suprême, Le nie ou le maudit, l'oublie ou le blasphème, Que l'hommage du soir, présenté par nos mains. Lui porte encor Tencens et la voix des humains! » Il disait, et le front courbé dans la poussière. Sa bouche murmurait une sourde prière.

La vierge agenouillée à ces sons répondait; Dans un accord divin leur voix se confondait; Sa tendre voix mêlée à la voix ferme et grave Formait de tons divers un contraste suave. Tel au bruit d'un torrent qui gronde au fond des bois L'oiseau du ciel se plaît à marier sa voix.

Cependant Êloïm, collé contre la pierre , N'osait, pour leur parler, suspendre leur prière; Mais quand le saint vieillard, k demi prosterné, Eut relevé son front vers l'occident tourné , Et que, prêt à quitter cette porte fatale, Déjà son pas immense en franchit l'intervalle,

^^n NOUVELLES CONFIDENCES

Ëloîm s*écria ; sa voix en sourds échos,

A travers les rochers, porta vers eux ces mots :

« Fortunés habitants de ce lieu de délices. Soit que déjà du ciel vous goûtiez les prémices, Soit qu'exempts ici-bas de travail et de mort. Des malheureux humains vous ignoriez le sort ; Adorez-vous le Christ? » Au nom par qui tout tremble,. La vierge et le vieillard s'inclinèrent ensemble. Ëloîm poursuivit : « Ah! si vous l'adorez. Par ses jours et sa mort à tout chrétien sacrés, Par ce jour qui s'approche, où du haut des nuages Il viendra réveiller et juger tous les âges. Ouvrez pour un moment cet asile à mes pas! Je viens d'une autre terre et de lointains climats Chercher s'il est enoor sur ces confins du monde A la voix d'un mortel un mortel qui réponde. Aux lieux qu'avec horreur mes pieds ont traversés Je cherchais des humains... j'ai vu des insensés Qui, dans leur désespoir se maudissant eux-mêmes. N'attestaient plus le ciel que par d'affreux blasphèmes! J'ai fui : la main de Dieu m'a sans doute conduit Dans les profonds détours de cette horrible nuit. Pour trouver, à la fin de mes longues misères. Des autels au vrai Dieu, des anges ou des frères! > El dit; le saint vieillard, sans paraître surpris. Répondit simplement : c Je ^attendais , mon fils! L'homme, errant au hasard , sans dessein et sans guide. Arrive où Dieu le veut au jour que Dieu décide! Il t'amène en ces lieux : j'adore ses décrets; Entre, et bénis son nom! tu parieras après. » Soudain , comme un berger qui veut, sur les fougères. Laisser fuir du bercail les agneaux sans les mères. S'incline, et d'un genou, par Peffort affermi, Soutient le lourd battant qu'il entr'ouvre à demi ; Tel, sur ses gonds massifs faisant rouler la porte. Le robuste vieillard, dont le corps la supporte. Laisse entrer Ëloîm, et refermant soudain, Tourne avec un bruit sourd les lourds verrous d'airain. Ëloîm, se jetant à ses pieds qu'il embrasse. Baise en pleurant la terre où s'imprime leur trace; t Homme ou Dieu, lui dit-il; et toi, toi! dont les yeux Lancent des feux plus doux que la nuit dans les cieux. Toi qu'enfin, sans ces pleurs qui trahissent une âme.

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