‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 248 sur 269 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Un bâion soutenait sa démarche tremblante; La misère courbait sa tète chancelante; De vêtements usés quelques lambeaux épars , Sous l'outrage des ans tombant de toutes parts, Noués |>ar une corde autour de sa ceinture, Laissaient à découvert ses jambes sans chaussure. Et ses pieds, par le sol meurtris et déchirés, Foulaient péniblement le marbre des degrés; Du chevalier terrible il suit de loin la trace; Il se jette en pleurant à ses pieds qu'il embrasse : « Seigneur I écoutez-moi, dit-il en sanglotant. Peut-être il vous souvient de ce berceau flottant Où celte noble épouse, à vos regrets si chère, Recueillit un enfant et lui servit de mère; On dit que du trépas par le ciel préservé. Et par vos soins, seigneur, dans ces murs élevé, Digne qu'en autre rang le hasard l'ait fait naître. Sa gloire et ses vertus ont honoré son maître...

— Et que t'importe, à toi, vil rebut des humains, Le sort de cet enfant qu'ont élevé mes mains? Qu'eut jamais de communs son sang et ta misère?

— Hélas! pardonnez-lui, seij;neur! je suis son père!

— Toi, son père? Insensé! ce noble enfant ton fils? Qui donc es-tu? — Seigneur, vous voyez mes habits. Je suis ce qu'à vos yeux indique leur misère.

Un de ces malheureux , vermine de la terre ,

A qui le ciel jaloux de ses avares mains

A donné pour tout don la pitié des humains.

Qui glanent ici-bas ce que le riche oublie.

Et qui, pour soutenir leur misérable vie.

Vont aux portes du temple, au seuil de vos palais.

Recevoir tour à tour l'insulte ou les bienfaits!

Trop heureux si le ciel, dans l'opprobre où nous sommes

En nous déshéritant dos biens communs aux hommes,

Avait en même temps retranché de nos c<Burs

Ces sentiments qui font leur joie et nos douleurs!

Mais, hélas! ces haillons n'étouffent pas nos âmes;

Nous aimons, comme vous, nos enfants et nos femmes,

Mais le remords nous suit jusqu'au sein de l'amour.

Et nous nous repentons de leur donner le jour!

Un enfant m'était né; la faim et la souffrance

Avaient ravi sa mère à sa première enfance.

Et près d'elle couché, sa bouche avec effort

Pressait encor ce sein qu'avait tari la mort!

oti NOUVELLES CONFIDENCES.

On vantait ia pitié de notre noble dame :

L'espérance, à son nom, pénétra dans mon àme;

Je m'emparai soudain, par un adroit larcin.

De deux cygnes chéris que nourrissait sa main,

Et confiant mon fils à sa frêle nacelle,

Je chargeai leur instinct de la guider près d'elle;

La vague protégea ce dépôt précieux ,

Jusqu'à ces bords lointains je le suivis des yeux.

Tranquille sur le sort d'une tète si chère.

Je sentis s'alléger le poids de ma misère.

Et loin de ce rivage allant porter mes pas,

J'usai mes tristes jours de climats en climats.

Mais enfin, quand des ans l'inévitable outrage

Eut usé de ce corps la force et le courage.

Rappelé vers ces bords par un cher souvenir.

Un instinct paternel me force à revenir

Près de ce fils chéri terminer ma carrière.

Pour avoir une main qui ferme ma paupière I

Âhl laissez-moi, seigneur, le voir et l'embrasser;

Sur ce cœur expirant laissez-moi le presser;

Et que puisse de Dieu la main juste et prospère

Bénir dans vos enfants la pitié de leur pèrel

— Mes enfants 1 qu'a-t-il dit? hélas! je n'en ai plus!

Garde pour toi, vieillard, tous tes vœux superflus;

J'ai perdu, comme toi, l'espoir de ma fiimille;

Val cours chercher ton fils! il est avec ma fille! »

Ainsi dit Béranger, et, d'une rude main.

Repoussant le vieillard, il reprend son chemin.

Tel qu'un aigle irrité, dont l'immonde reptile.

Pendant qu'il plane en paix, dans un azur tranquille,

A dévasté son aire, et sur ses bords flétris

De ses œufs près d'éclore a semé les débris;

Lorsque redescendu de sa céleste sphère ,

Son instinct paternel le rappelle à son aire,

Et que, du haut du ciel, y plongeant ses regards,

Il voit ses tendres fruits sur les rochers épars,

Sur ce nid, son espoir, il plonge, il veut s'abattre;

Il cherche un ennemi qu'il puisse au moins combattre;

De rochers en rochers il vole en tournoyant.

Promène dans les airs son regard foudroyaitt.

Et rongeant les rochers à défaut de victime,

Il jette un cri vengeur qui fait trembler l'abîme.

Tel au fond d'un palais maintenant dépeuplé.

Ce vieux père , cherchant d'un regard désolé

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