‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 250 sur 269 · LIVRE TROISIÈMl!:. 5S · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈMl!:. 5S

Est venu prrà de moi réclamer son enfant ;

Je dois te rendre à lai, non tel que sa misère

Te confia jadis à ta seconde mère,

Faible, nu, sans espoir que sa tendre pitié.

Mais enrichi des dons de ma noble amitié.

Mais honorant du moins par les dons de ton maître

L'obscurité fatale où le sort te fit naître.

Je te fais châtelain de la tour d*lldefroi,

Ces domaines, ces champs, ces vassaux sont a toi I

Tu peux à ton vieux père y donner un asile;

Mais toi, loin d*y languir dans un loisir stérile,

Lèves-y des soldats, va porter ta valeur

Parmi les conquérants du tombeau du Sauveur;

Va disputer un prix digne de ta vaillance,

Va mériter un nom qui couvre ta naissance ;

Après ce que tu fis et ce qu'ont vu tes yeux ,

Il ne te convient plus de paraître en ces lieux ,

Jusqu'à ce qu'un héros, entrant dans ma famille ,

Ait pris sous son honneur la garde de ma fille. »

Tristan ne répondit que par un seul soupir.

Et tout bas dans son cœur se dit : « J'irai mourir! »

Mais Hermine pâlit; comme une fraîche aurore,

Qu'un nuage subit tout à coup décolore.

Son beau front s'inclina pour cacher ses douleurs.

Et ses cils abaissés voilèrent mal ses pleurs.

Tout se tut : jusqu'au bord on n'entendit qu'à peine

Du sein des deux amants s'exhaler leur haleine;

Les vassaux , sur la plage, avec des cris d'amour.

De leur dame chérie attendaient le retour :

Et prenant dans leurs bras la belle châtelaine,

La portèrent en foule aux bras de sa marraine.

Tout est joie et tumulte aux murs de Béranger; Les vassaux , qui d'Hermine ont appris le danger, Les jeunes chevaliers qui briguaient sa conquête. Venus pour le combat sont restés pour la fête; Les cours et les préaux sont couverts d'étrangers ; Les dames, les barons entourent les foyers; Le jour ne suffit pas à leur foule enivrée ; Mais des feux du sapin la nuit même éclairée Ouvre une lice ardente à des plaisire nouveaux. C'est l'heure où Béranger, conviant ses vassaux ,

,i6 NOUVELLES CONFIDENCES.

Proiligue des Iréâors qae son orgueil élale. Fait dresâer à la fois vingt tables dans la salle. Et jusqu'aux premiers chants de Toisean du matin. Entouré de ses preux, prolonge le festin. Ces salles, où des preux les tables sont dressées. De soie et de velours ne sont pas tapissées; Elles n'offrent aux yeux qu'une voûte d'acier : Lances, piques, écus, brassards et bouclier; Et des lambris de fer et des festons d'épées Avec un art sauvage autour des murs groupées. Réfléchissant les feux des nocturnes flambëaïux. Jettent un jour sanglant sous les vastes aroeiiux. Nul art dans ces festins n'ajoute à la nature , Et leur profusion est leur seule parure ; Les hôtes des forêts, des cerfs, des sangliers. Sur des plateaux de bois s'y servent tout entiers; Et dans la salle môme , entre chaque embrasure. Des outres, des tonneaux qui coulent sans mesure, Versent aux échansons des vins nés sur ces bords, Dont la coupe se vide et s'emplit à pleins bords.

Sur yn siège élevé d'où son regard domine Béranger est assis : plus bas la belle Hermine ; Puis enfin les barons, les écuyers, les grands. Placés par les hérauts chacun selon leurs rangs, Descendant par degrés jusques aux servants d'armes Où Tristan va cacher son triomphe et s^ larmes. Là, tandis que son nom retentit en tous lieux. Sur ses égaux d'hier n'osant lever les yeux , Il rougit d'être assis parmi ceux qu'il honore. Et plus bas, s'il se peut, voudrait descendre encore. En vain les écuyers, pour plaire à leur seigneur, Lui présentent les vins et la coupe d'honneur; Du doux jus des coteaux en vain sa coupe est pleine. En feignant d'y puiser sa lèvre y trempe à peine , Et son cœur, d'amertume et de honte abreuvé, Lui fait trouver amer tout ce qu'il a goûté. Il accuse en secret la lenteur des convives, 11 compte chaque instant des heures trop tardives; Puis, d'un regard furtif contemplant ces doux traits Qu'il grave dans son âme et va perdre à jamais, Il se dit, en comptant le temps qui s'évapore : « Dure à jamais le jour où je la vois encore ! » Les lices aux tournois, les jdanses au festin ,

Page 1