LIVRE TROISIÈME
Mais dans la nuit l'horreur du profond précipice A des adieux furtifs rendait ce lieu propice. La nourrice et Tristan , sans bruit et sans flambeaux, Attendaient que la lune ait passé les créneaux.
Cependant les rumeurs qui sortent de la salle,
Les chants, les sons du cor, meurent par inter\'alle.
Les convives, lassés de sommeil et de vin,
S'endorment au hasard sur les bancs du festin ,
Sous des pas chancelants les corridors gémissent.
Béranger, dont les sens déjà s'appesantissent,
Appuyé sur le bras de son vieil écuyor,
Monte péniblement le tournant escalier.
Sur le dernier degré la foule qui l'escorte,
Éteignant les flambeaux, se disperse à sa porte.
Mais il peine la main de son page Obéron
A-t-elle de son pied déchaussé Téperon,
Qu'un souvenir confus dans son cœur se réveille;
Il veut revoir sa fille avant que tout sommeille,
Et près d'avoir perdu son unique trésor.
Avant de s'endormir la contempler encor.
D'un signe de sa main il défend qu'on le suive,
Ouvre près de son lit une porte furtive.
Et lui-même portant la torche dans sa main,
Du haut donjon d'Hermine il suit le long chemin;
Nul soldat ne veillait dans le corridor sombre,
Tout était dans ces lieux repos, solitude, ombre.
Le vieillard de la porte approche à petits pas.
« Nourrice, ouvrez, » dit-il. On ne lui répond pas.
Du lourd loquet de bronze il presse la coquille,
Il entre, son regard cherche soudain sa fille.
Il voit son siège vide, il voit son lit désert,
Ses bijoux dispersés dans son cofl're entr'ouvert.
Et de ses blonds cheveux une boucle échappée,
Auprès des ciseaux d'or dont elle fut coupée,
Sur sa table d'ébène est jetée au hasard.
Tout annonce à ses yeux un mystère, un départ...
€ Ces bijoux oubliés, ces coff^rels, cette tresse.
C'est peut-^tre, ô mon Dieu, l'adieu qu'elle me laisse! »
Mille soupçons afl'reux s'élèvent... Plein d'eff'roi,
Il monte à pas pressés l'escalier du befl'roi :
« Sentinelle, as-tu vu chevaucher sur la route? Des pas, des voix, ont-ils résonné sous la voûte?
A- -il parti du bord une voile, un esquif?
Et je ne cherchais point à démêler la trame
Des doubles sentiments qui régnaient dans mon âme.
QuMmportait à mon cœur de le savoir jamais?
D'amour et d'amitié j'étais heureux, j'aimais!
Mais au moment fatal où dans les bras d'un traître
Je vous vis, ce moment m*apprità méconnaître;
J'ai su combien j'aimais par combien j'ai souffert.
Et le ciel m'a puni de l'avoir découvert!
Mais qu'au fond de mon cœur ce secret vive et meure,
L^amour qui fut ma gloire est mon crime à cette heure;
Trop éloigné d'un rang qu'un regard peut ternir.
Ce serait l'offenser que de m'en souvenir!
Reprenez à jamais celui qui fit ma gloire!
Qu'il s'efface en votre âme ainsi que ma mémoire I
Plaignez>moi quelquefois; mais, fidèle à Thonneur,
Aimez-en un plus digne! — Ai-je donc plus d'un cœur?
Et crois^tu qu'à ton gré je puisse à l'instant même
Aimer ce que je hais et haïr ce que j'aime?
Non, l'amour que mon cœur reçut avec le jour
Qu'on me fit respirer dans le même séjour.
Ce lait qu'au même sein ensemble nous puisâmes,
L'amour qu'un nom si doux a nourri dans nos âmes
N'est pas un sentiment fragile et passager
Qu'un jour peut faire éclore et qu'un mot peut changer;
Tristan, il est nous-mème, il est notre pensée
Dans le cœur l'un de l'autre en naissant retracée;
11 est notre mémoire et notre souveftir.
Nos peines, nos soucis, le passé, l'avenir,
Et le sang qui s'anime, et l'air que je respire!
Sur un tel sentiment nulle voix n'a d'empire :
II brave et l'injustice et l'outrage du sort.
Et, pour l'anéantir, il n'est rien que la mort!
Va, n'essaye donc pas d'en étouffer la flamme ;
II est à toi , Tristan, par tous les droits de l'âme,
Par tous les noms sacrés les plus chers à mon cœur
D'ami, d'amant, de frère ou de libérateur!
Mon amour te les garde, et ce cœur qui t'adore.
S'il en est un plus doux, te le consacre encore!
Oui! je le jure ici, par tous ces noms chéris,
Par ce lait maternel dont nous fûmes nourris,
Par l'âme de ma mère et ces larmes dernières
Que versèrent sur nous ses mourantes paupières,
Parce même berceau qui nous reçut tous deux,
Par ces premiers amours nés de nos premiers jeux.